—Oh! ne pleurez pas, ne pleurez pas, dit le prince avec un ineffable sourire. Ce jour est pour moi un jour de fête. Ne fallait-il pas quelque grand événement comme celui qui va s'accomplir pour que nous nous revissions encore une fois en ce monde! et, qui sait? peut-être la mort sépare-t-elle moins que l'absence. L'absence est un fait connu, éprouvé; la mort est un mystère. Embrasse-moi, chère enfant; oui, embrasse-moi, vingt fois, cent fois, mille fois; embrasse-moi pour chacune des années, pour chacun des jours, pour chacune des heures qui se sont écoulées depuis quatorze ans. Que tu es belle! et que je remercie Dieu d'avoir permis que je pusse enfermer ton image dans mon coeur et l'emporter avec moi dans mon tombeau.

Et, avec une énergie dont il se fût cru lui-même incapable, il appuyait sa fille sur sa poitrine, comme s'il eût voulu en effet la faire entrer matériellement dans son coeur.

Puis, s'adressant au valet de chambre qui s'était rangé pour laisser passer San-Felice et Luisa:

—Qui que ce soit, entends-tu bien, Giovanni? pas même le médecin! pas même le prêtre! La mort a seule le droit d'entrer ici maintenant.

Le prince retomba sur sa chaise longue, écrasé de l'effort qu'il venait de faire; sa fille se mit à genoux devant lui, le front à la hauteur de ses lèvres; son ami se tint debout à son côté.

Il leva lentement la tête vers San-Felice; puis, d'une voix affaiblie:

—Ils m'ont empoisonné, dit-il tandis que sa fille éclatait en sanglots; ce qui m'étonne seulement, c'est que, pour le faire, ils aient si longtemps attendu. Ils m'ont laissé trois ans; j'en ai profité pour faire quelque bien à ce malheureux pays. Il faut leur en savoir gré; deux millions de coeurs me regretteront, deux millions de bouches prieront pour moi.

Puis, comme sa fille semblait, en le regardant, chercher au fond de sa mémoire:

—Oh! tu ne te souviens pas de moi, pauvre enfant, dit-il; mais tu t'en souviendrais, que tu ne pourrais pas me reconnaître, dévasté comme je le suis. Il y a quinze jours, San-Felice, malgré mes quarante-huit ans, j'étais presque un jeune homme encore; en quinze jours, j'ai vieilli d'un demi-siècle... Centenaire, il est temps que tu meures!

Puis, regardant Luisa et appuyant la main sur sa tête: