On arriva au caveau, désigné seulement par une grande dalle sur laquelle étaient gravés les armes et le nom du prince; cette dalle fut soulevée pour donner passage au cercueil, et un De Profundis immense, chanté par cent mille voix, monta au ciel. Le cheval agonisant, ayant perdu par la route la moitié de son sang, était tombé sur ses deux genoux: on eût dit que le pauvre animal, lui aussi, priait pour son maître; mais, lorsque s'éteignit la dernière note du chant des prêtres, il s'abattit sur la dalle refermée, s'allongea sur elle comme pour en garder l'accès et rendit le dernier soupir.
C'était un reste des coutumes guerrières et poétiques du moyen âge: le cheval ne devait pas survivre au chevalier. Quarante-deux autres chevaux, formant les écuries du prince, furent égorgés sur le corps du premier.
On éteignit les cierges, et tout ce cortége immense, silencieux comme une procession de fantômes, rentra dans la ville sombre, où pas une lumière ne brillait, ni dans les rues, ni aux fenêtres. On eût dit qu'un seul flambeau éclairait la vaste nécropole, et que, la mort ayant soufflé sur ce flambeau, tout était rentré dans la nuit.
Le lendemain, au point du jour, San-Felice et Luisa se rembarquèrent et partirent pour Naples. Trois mois furent donnés à cette douleur bien sincère, trois mois pendant lesquels on vécut de la même vie que par le passé, plus triste, voilà tout.
Ces trois mois écoulés, San-Felice exigea que commençât l'année d'épreuve, c'est-à-dire que Luisa vit le monde; il acheta une voiture et des chevaux, la voiture la plus élégante, les chevaux les meilleurs qu'il put trouver; il augmenta sa maison d'un cocher, d'un valet de chambre et d'une camériste, et commença de se mêler avec Luisa aux promeneurs journaliers de Tolède et de Chiaïa.
La duchesse Fusco, sa voisine, veuve à trente ans et maîtresse d'une grande fortune, recevait beaucoup de monde et la meilleure société de Naples: elle avait, attirée par ce sentiment sympathique si puissant sur les Italiennes, invité souvent sa jeune amie à assister à ses soirées, et Luisa avait toujours refusé, objectant la vie retirée que menait son tuteur. Cette fois, ce fut San-Felice lui-même qui alla chez la duchesse Fusco, la priant de renouveler ses invitations à sa pupille; ce que celle-ci fit avec plaisir.
L'hiver de 1796 fut donc à la fois une époque de fêtes et de deuil pour la pauvre orpheline; à chaque nouvelle occasion que lui donnait son tuteur de se faire voir et, par conséquent, de briller, elle opposait une véritable résistance et une sincère douleur; mais San-Felice répondait par le mot charmant de son enfance: Va t'en, chagrin, papa le veut.
Le chagrin ne s'en allait pas, mais seulement il disparaissait à la surface; Luisa le renfermait au fond de son coeur, il jaillissait par ses yeux, se répandait sur son visage, et cette douce mélancolie qui l'enveloppait comme un image, la faisait plus belle encore.
On la savait, d'ailleurs, sinon une riche héritière, du moins ce que l'on appelle, en matière de mariage, un parti convenable. Elle avait, grâce à la précaution prise par son père et aux soins donnés à sa petite fortune par San-Felice, elle avait cent vingt-cinq mille ducats de dot, c'est-à-dire un demi-million placé dans la meilleure maison de Naples, chez MM. Simon André, Backer et Cie, banquiers du roi; puis on ne connaissait à San-Felice, dont on la croyait la fille naturelle, d'autre héritier qu'elle, et San-Felice, sans être un capitaliste, avait, de son côté, une certaine fortune.
En ces sortes de matières, ceux qui calculent calculent tout.