Le temps approchait qui devait décider du sort de Luisa, et Luisa, malgré toutes les séductions qui l'entouraient, persistait dans sa résolution de tenir la promesse donnée à son père; alors, San-Felice voulut lui rendre un compte exact de toute sa fortune afin de la séparer de la sienne, et que Luisa en fût, quoique sa femme, complétement maîtresse; il pria donc les banquiers Backer, chez lesquels la somme primitive de cinquante mille ducats avait été placée il y avait déjà quinze ans, de lui faire ce que l'on appelle, en termes de banque, un état de situation. André Backer, fils aîné de Simon Backer, se présenta chez San-Felice avec tous les papiers concernant ce placement et les preuves matérielles de la façon dont son père avait placé et fait valoir cet argent. Quoique Luisa ne prît point un grand intérêt à tous ces détails, San-Felice voulut qu'elle assistât à la séance; André Backer ne l'avait jamais vue de près, il fut frappé de sa merveilleuse beauté; il prit, pour revenir chez San-Felice, le prétexte de quelques papiers qui lui manquaient; il revint souvent et finit par déclarer à son client qu'il était amoureux fou de sa pupille; il pouvait distraire, en se mariant, un million de la maison de son père en faisant valoir comme pour lui les cinq cent mille francs de Luisa, si elle consentait à devenir sa femme; il pouvait en quelques années doubler, quadrupler, sextupler cette fortune; Luisa serait alors une des femmes les plus riches de Naples, pourrait lutter d'élégance avec la plus haute aristocratie et effacer les plus grandes dames par son luxe, comme elle les effaçait déjà par sa beauté. Luisa ne se laissa aucunement éblouir par cette brillante perspective; et San-Felice, tout joyeux et tout fier, au bout du compte, de voir que Luisa avait refusé pour lui l'illustration dans Moliterno, l'esprit et l'élégance dans Rocca-Romana, la fortune et le luxe dans André Backer, San-Felice invita André Backer à revenir dans la maison autant qu'il lui plairait comme ami, mais à la condition qu'il renoncerait entièrement à y revenir comme prétendant.
Enfin, le terme fixé par San-Felice lui-même étant arrivé le 14 novembre 1795, anniversaire de la promesse faite par lui au prince Caramanico mourant, simplement, sans pompe aucune, seulement en présence du prince François, qui voulut servir de témoin à son futur bibliothécaire, San-Felice et Luisa Molina furent unis à l'église de Pie-di-Grotta.
Aussitôt le mariage célébré, Luisa demanda pour première grâce à son mari de réduire la maison sur le pied où elle était auparavant, désirant continuer de vivre avec cette même simplicité où elle avait vécu pendant quatorze ans. Le cocher et le valet de chambre furent donc renvoyés, les chevaux et la voiture furent vendus; on ne garda que la jeune femme de chambre Nina, qui paraissait avoir voué un sincère attachement à sa maîtresse; on fit une pension à la vieille gouvernante, qui regrettait toujours son Portici et qui y retourna joyeuse, comme un exilé qui rentre dans sa patrie.
De toutes les connaissances qu'elle avait faites pendant ses neuf mois de passage à travers le monde, Luisa ne garda qu'une seule amie: c'était la duchesse Fusco, veuve et riche, âgée de dix ans plus qu'elle, comme nous l'avons dit, et sur laquelle la médisance la plus exercée n'avait rien trouvé à dire, sinon qu'elle blâmait peut-être un peu trop haut et trop librement les actes politiques du gouvernement et la conduite privée de la reine.
Bientôt les deux amies furent inséparables; les deux maisons n'en avaient fait qu'une autrefois et avaient été séparées dans un partage de famille. Il fut convenu que, pour se voir sans contrainte à toute heure du jour et même de la nuit, une ancienne porte de communication qui avait été fermée lors de ce partage de famille serait rouverte; on soumit la proposition au chevalier San-Felice, qui, loin de voir un inconvénient à cette réouverture, mit lui-même les ouvriers à l'oeuvre; rien ne pouvait lui être plus agréable pour sa jeune femme qu'une amie du rang, de l'âge et de la réputation de la duchesse Fusco.
Dès lors, les deux amies furent inséparables.
Une année tout entière se passa dans la félicité la plus parfaite. Luisa atteignit sa vingt et unième année, et peut-être sa vie se serait-elle écoulée dans cette sereine placidité si quelques paroles imprudentes dites par la duchesse Fusco sur Emma Lyonna n'eussent été rapportées à la reine. Caroline ne plaisantait pas à l'endroit de la favorite: la duchesse Fusco reçut, de la part du ministre de la police, une invitation d'aller passer quelque temps dans ses terres.
Elle avait pris avec elle une de ses amies, compromise comme elle et nommée Eleonora Fonseca Pimentel. Celle-là était accusée non-seulement d'avoir parlé, mais encore d'avoir écrit.
Le temps que la duchesse Fusco devait passer en exil était illimité; un avis émané du même ministre devait lui annoncer qu'il lui était permis de rentrer à Naples.
Elle partit pour la Basilicate, où étaient ses propriétés, laissant à Luisa toutes les clefs de sa maison, afin qu'en son absence elle pût veiller elle-même à ces mille soins qu'exige un mobilier élégant.