Ils l'estimèrent vingt ducats.

Le roi fouilla dans sa poche, il en avait soixante.

—Voilà, dit-il aux deux paysans, vingt ducats que je vous donne pour votre arbitrage; quant aux quarante autres, ils sont pour cette pauvre femme. C'est bien le moins, lorsque les rois font un dégât, qu'ils payent le double de ce que payeraient de simples particuliers.

Un autre jour, une femme dont le mari venait d'être condamné à mort, part d'Aversa sur le conseil de l'avocat qui a défendu le condamné et vient à pied à Naples pour demander la grâce de son mari. C'était chose facile que d'aborder le roi, toujours courant à pied ou à cheval par les rues de Tolède et par la rivière de Chiaïa; cette fois, malheureusement ou plutôt heureusement pour la suppliante, le roi n'était ni au palais, ni à Chiaïa, ni à Tolède; il était à Capodimonte; c'était la saison des becfigues, et son père Charles III, de cynégétique mémoire, avait fait bâtir le château, qui avait coûté plus de douze millions, dans le seul but de se trouver sur le passage de ce petit gibier si estimé des gourmands.

La pauvre femme était écrasée de fatigue, elle venait de faire cinq lieues tout courant. Elle se présenta à la porte du palais royal, et, apprenant que Ferdinand était à Capodimonte, elle demanda au chef du poste la permission d'attendre le roi; le chef du poste, touché de compassion en voyant ses larmes et en apprenant le sujet qui les faisait couler, lui accorda sa demande. Elle s'assit sur la première marche de l'escalier par lequel le roi devait monter au palais; mais, quelle que fût la préoccupation qui la tenait, la fatigue devint plus forte que l'inquiétude, et, après avoir, pendant quelques heures, lutté en vain contre le sommeil, elle renversa sa tête contre le mur, ferma les yeux et s'endormit.

Elle dormait à peine depuis un quart d'heure lorsque revint le roi, qui était un admirable tireur, et qui avait été, ce jour-là, plus adroit encore que d'habitude; il était donc dans une disposition d'esprit des plus bienveillantes, quand il aperçut la bonne femme qui l'attendait. On voulut la réveiller; mais le roi fit signe qu'on ne la dérangeât point; il s'approcha d'elle, la regarda avec une curiosité mêlée d'intérêt, et, voyant le bout de sa pétition qui sortait de sa poitrine, il la tira doucement, la lut, et, ayant demandé une plume et de l'encre, il écrivit au bas: Fortuna e duorme, ce qui correspond à peu près à notre proverbe: La fortune vient en dormant, et signa: Ferdinand B.

Après quoi, il ordonna de ne réveiller la paysanne sous aucun prétexte, défendit qu'on la laissât pénétrer jusqu'à lui, veilla à ce qu'il fût sursis à l'exécution et replaça la pétition à l'endroit où il l'avait prise.

Au bout d'une demi-heure, la solliciteuse ouvrit les yeux, s'informa si le roi était rentré et apprit qu'il venait de passer devant elle, tandis qu'elle dormait.

Sa désolation fut grande! elle avait manqué l'occasion qu'elle était venue chercher de si loin et avec tant de fatigue! Elle supplia le chef du poste de lui permettre d'attendre que le roi sortit; le chef du poste répondit que la chose lui était positivement défendue; la paysanne, au désespoir, repartit pour Aversa.

Sa première visite, à son retour, fut pour l'avocat qui lui avait donné le conseil d'aller implorer la clémence du roi; elle lui raconta ce qui s'était passé et comment, par sa faute, elle avait laissé échapper une occasion désormais introuvable; l'avocat avait des amis à la cour, il lui dit de rendre la pétition, et qu'il aviserait au moyen de la faire tenir au roi.