Il est vrai que parfois aussi la patience échappait au roi.
Un jour, la reine, n'ayant point par hasard à s'en prendre à une favorite, s'en prit à un favori: c'était le duc d'Altavilla, contre lequel elle croyait avoir quelque motif de plainte; or, comme dans ses emportements, cessant d'être maîtresse d'elle-même, la reine ne ménageait point ses injures, elle s'oublia jusqu'à dire au duc qu'il achetait la faveur du roi par des complaisances indignes d'un galant homme.
Le duc d'Altavilla, blessé dans sa dignité, alla aussitôt trouver le roi, lui raconta ce qui venait d'arriver, et lui demanda la permission de se retirer dans ses terres. Le roi, furieux, passa à l'instant même chez la reine, et, comme, au lieu de l'apaiser, elle l'irritait encore par des réponses acerbes, il lui envoya, toute fille de Marie-Thérèse qu'elle était, et tout roi Ferdinand qu'il était lui-même, un soufflet qui, parti de la main d'un crocheteur, n'eût pas mieux résonné sur la joue de la fille d'une porte faix.
La reine se retira chez elle, se renferma dans ses appartements, bouda, cria, pleura; mais, cette fois, Ferdinand tint bon, ce fut elle qui dut revenir la première, et force lui fut de demander au duc d'Altavilla lui-même de la remettre bien avec son royal époux.
Nous avons dit quel effet avait produit sur Ferdinand la révolution française; on comprend—les caractères si opposés des deux souverains étant connus—que cet effet fut bien autrement terrible sur Caroline.
Chez Ferdinand, ce fut un sentiment tout égoïste, un retour sur sa propre situation, une assez grande indifférence sur le sort de Louis XVI et de Marie-Antoinette, qu'il ne connaissait pas, mais la terreur d'un sort semblable pour lui-même.
Chez Caroline, ce fut tout à la fois l'affection de famille frappée au coeur. Cette femme, qui voyait mourir d'un oeil sec son enfant, adorait sa mère, ses frères, sa soeur, l'Autriche enfin, à laquelle elle sacrifia éternellement Naples. Ce fut l'orgueil royal, mortellement blessé, moins encore par la mort que par l'ignominie de cette mort; ce fut la haine la plus ardente, éveillée contre cet odieux peuple français, qui osait traiter ainsi non-seulement les rois, mais encore la royauté, qui amenèrent sur les lèvres de cette femme un serment de vengeance contre la France, non moins implacable que celui qui sortit, contre Rome des lèvres du jeune Annibal.
En effet, en apprenant successivement, et à huit mois de distance, les nouvelles de la mort de Louis XVI et de Marie-Antoinette, Caroline devint presque folle de rage. Les différentes impressions de terreur et de colère qui agitaient son âme avaient altéré sa physionomie et bouleversé le fil de ses idées; elle voyait partout des Mirabeau, des Danton, des Robespierre; on ne pouvait lui parler de l'amour et de la fidélité de ses sujets sans risquer de tomber dans sa disgrâce. Sa haine pour la France lui faisait voir dans ses propres États un parti républicain qui était loin d'y exister, mais qu'elle finit par y créer à force de persécutions; elle donnait le nom de jacobin à tout homme dont la distinction et la valeur personnelles dépassaient la mesure ordinaire, à tout imprudent lisant une gazette parisienne, à tout dandy imitant les modes françaises, et particulièrement à ceux qui portaient les cheveux courts; des aspirations pures et simples dans un progrès social furent taxées de crimes que la mort ou une prison perpétuelle pouvaient seules expier. Après que ses soupçons eurent été chercher, dans le Mezzo-Ceto, Emmanuele de Deo, Vitagliano et Cagliani, trois enfants ayant à peine soixante-cinq ans à eux trois, et qui furent cruellement exécutés sur la place du Château, les Pagano, les Conforti, les Cirillo furent emprisonnés; seulement, cette première fois, les soupçons de la reine montèrent jusqu'à la plus haute aristocratie: un prince Colonna, un Caracciolo, un Riario, enfin ce comte de Ruvo que nous avons vu figurer avec Cirillo au nombre des conspirateurs du palais de la reine Jeanne, furent arrêtés sans aucun motif, conduits au château Saint-Elme et recommandés au geôlier comme les conspirateurs les plus dangereux.
Le roi et la reine, si mal d'accord d'habitude en toute chose, s'accordèrent cependant à partir de ce moment sur un point, leur haine contre les Français; seulement, la haine du roi était indolente et se fût contentée de les tenir éloignés de lui, tandis que la haine de Caroline était active et qu'à cette haine, à laquelle leur éloignement ne suffisait point, il fallait leur destruction.
Le caractère altier de Caroline avait depuis longtemps courbé sous sa volonté le caractère insoucieux de Ferdinand, qui, ainsi que nous l'avons dit, se révoltait parfois par boutades, quand son bon sens naturel lui indiquait qu'on le faisait dévier du droit chemin; mais, avec du temps, de la patience et de l'obstination, la reine en arrivait toujours au but qu'elle se proposait.