Emma ne s'était jamais informée de ce que faisait son amie, quoiqu'elle fût mieux mise que ne semblait le permettre sa fortune; sans doute croyait-elle qu'elle prélevait sa toilette sur les bénéfices interlopes de son frère, qui passait pour un contrebandier.

Un jour qu'Emma—elle avait alors près de quatorze ans—s'était arrêtée devant la boutique d'un marchand de glaces pour se regarder dans un grand miroir servant de montre au magasin, elle se sentit toucher à l'épaule.

C'était son amie, Fanny Strong, qui la tirait ainsi de son extase.

—Que fais-tu là? lui demanda-t-elle.

Emma rougit sans répondre. En répondant vrai, elle eut dû dire: «Je me regardais et me trouvais belle.»

Mais Fanny Strong n'avait pas besoin de réponse pour savoir ce qui se passait dans le coeur d'Emma.

—Ah! dit-elle en soupirant, si j'étais aussi jolie que toi, je ne resterais pas longtemps dans cet horrible pays.

—Où irais-tu? lui demanda Emma.

—J'irais à Londres, donc! Tout le monde dit qu'avec une jolie figure, on fait fortune à Londres. Vas-y, et, quand tu seras millionnaire, tu me prendras pour ta femme de chambre.

—Veux-tu que nous y allions ensemble? demanda Emma Lyonna.