Le premier mouvement de Basso Tomeo avait été alors de saisir ses avirons et de fuir à force de rames; mais il avait réfléchi qu'en fuyant il serait vu, que l'on reconnaîtrait qu'il n'avait pas dormi, mais avait fait semblant de dormir, découverte qui pouvait lui être fatale, soit dans le moment, soit plus tard.

Dans tous les cas, l'impression avait été si profonde sur le vieux Basso Tomeo, qu'il avait, avec ses trois fils Gennari, Luigi et Gaetano, sa femme et sa fille Assunta, quitté Mergellina et était allé fixer son domicile à Marinella, c'est-à-dire à l'autre bout de Naples et au côté opposé du port.

Tous ces bruits, on le comprend bien, avaient pris une consistance de plus en plus grande parmi la population napolitaine, la plus superstitieuse des populations. Chaque jour, ou plutôt chaque soir, c'étaient, de l'extrémité du Pausilippe à l'église de la Madone de Pie-di-Grotta, soit dans la chambre qui réunit toute la famille, soit à bord des barques où les pêcheurs stationnent en attendant l'heure de tirer leurs filets, c'étaient de nouveaux récits enrichis de nouveaux détails, tous plus effrayants les uns que les autres.

Quant aux personnes intelligentes qui croyaient difficilement à l'apparition des esprits et aux malédictions jetées sur les ruines, elles étaient les premières à propager ces bruits, ou du moins à les laisser circuler sans contradiction; car elles attribuaient les événements qui donnaient naissance à toutes ces légendes populaires à des causes bien autrement graves et surtout bien autrement menaçantes que des apparitions de spectres et des gémissements d'âmes en peine; et, en effet, voici ce qu'on se disait tout bas, en regardant autour de soi, d'un air inquiet, ce qu'on se disait de père à fils, de frère à frère, d'ami à ami: On se disait que la reine Marie-Caroline, irritée jusqu'à la folie des événements soulevés en France par la Révolution et qui avaient amené la mort sur l'échafaud de son beau-frère Louis XVI et de sa soeur Marie-Antoinette, avait institué, pour poursuivre les jacobins, une junte d'État, laquelle avait, comme on sait, condamné à mort trois malheureux jeunes gens: Emmanuele de Deo, Vitaliano et Galiani, qui n'avaient pas âge de vieillard à eux trois; mais, voyant les murmures que cette triple exécution avait fait naître et combien Naples avait été disposé à faire des trois prétendus coupables trois martyrs, on disait la reine, poursuivant dans l'ombre des vengeances moins éclatantes, mais non moins sûres, avait, dans une chambre du palais appelée la chambre obscure, à cause des ténèbres où demeuraient les juges et les accusateurs, établi une sorte de tribunal secret et invisible que l'on appelait le tribunal de la sainte foi; que, dans cette chambre et devant ce tribunal, on recevait les délations d'accusateurs, non-seulement inconnus, mais masqués; que l'on y prononçait des jugements auquels n'assistaient pas les prévenus, qui ne leur étaient pas dénoncés, dont ils n'apprenaient l'existence que lorsqu'ils se trouvaient face à face avec l'exécuteur de ces jugements, Pasquale de Simone, lequel, que l'accusation portée contre Caroline d'Autriche fut vraie ou fausse, n'était connu dans Naples que sous le nom de sbire de la reine. Ce Pasquale de Simone ne disait, assurait-on, qu'un seul mot tout bas au condamné qu'il frappait, et il le frappait d'un coup tellement sûr, ajoutait-on encore, qu'il n'y avait pas d'exemple qu'aucun de ceux qui avaient été frappés par lui en fût revenu; au reste, prétendait-on toujours, pour qu'on ne fit pas doute d'où venait le coup, le meurtrier laissait dans la plaie le poignard, sur le manche duquel étaient gravées, ces deux lettres séparées par une croix: S. F., initiales des deux mots Santa Fede.

Il ne manquait pas de gens qui disaient avoir ramassé des cadavres et trouvé dans la blessure le poignard vengeur; mais il y en avait bien davantage encore qui avouaient avoir pris la fuite en voyant un cadavre à terre, et cela sans s'être donné la peine de vérifier si le poignard était ou non resté dans la blessure, et encore moins si ce poignard, comme celui de la Sainte Vehme allemande, portait sur sa lame un signe quelconque, dénonçant la main qui s'en était servie.

Enfin une troisième version avait cours qui n'était peut-être pas la plus vraie, quoi qu'elle fût la plus vraisemblable: c'est qu'une bande de malfaiteurs, si communs à Naples, où les galères ne sont que la maison de campagne du crime, travaillait pour son propre compte, et trouvait l'impunité de ses actes en laissant ou en faisant croire qu'elle travaillait pour le compte des vengeances royales.

Quelle que soit la version qui fût la vérité, ou qui s'en rapprochât le plus, pendant la soirée de ce même 22 septembre, tandis que les feux d'artifice éclataient sur la place du château, sur le Mercatello et au largo delle Pigne; tandis que la foule, pareille à un fleuve roulant à grand bruit entre deux rives escarpées, s'écoulait sous l'arcade de flammes des illuminations dans la seule artère chargée de porter la vie d'un bout à l'autre de Naples, c'est-à-dire dans la rue de Tolède; tandis que l'on commençait à se remettre, au palais de l'ambassade d'Angleterre, du trouble causé par l'apparition de l'ambassadeur de France et de l'anathème lancé par lui, une petite porte de bois donnant sur l'endroit le plus désert de la montée du Pausilippe, entre l'écueil de Frise et le restaurant de la Schiava, une petite porte, disons-nous, s'ouvrait de dehors au dedans pour donner passage à un homme enveloppé d'un grand manteau avec lequel il cachait le bas de sa figure, tandis que le haut était perdu dans l'ombre que projetait sur elle un chapeau à larges bords enfoncé jusque sur ses yeux.

La porte refermée avec soin derrière lui, cet homme prit un étroit sentier qui s'escarpait aux flancs du talus, par une pente rapide descendait vers la mer, et conduisait directement au palais de la reine Jeanne. Seulement, au lieu de mener jusqu'au palais, ce sentier aboutissait à une roche à pic surplombant l'abîme de dix à douze pieds. Il est vrai qu'à cette roche adhérait pour le moment une planche dont l'autre extrémité s'appuyait sur le rebord d'une fenêtre du premier étage du palais et formait un pont mobile presque aussi étroit que ce tranchant de rasoir sur lequel il faut passer pour atteindre le seuil du paradis de Mahomet. Cependant, si étroit et si mobile que fût ce pont, l'homme au manteau s'y aventura avec une insouciance indiquant l'habitude qu'il avait de ce chemin; mais, au moment où il allait atteindre la fenêtre, un homme caché à l'intérieur se démasqua et barra le passage au nouvel arrivant en lui mettant un pistolet sur la poitrine. Sans doute celui-ci s'attendait-il à cet obstacle, car il n'en parut nullement inquiet, et, sans s'émouvoir, sans paraître même s'effrayer, il fit un signe maçonnique, murmura à celui qui lui barrait le chemin la moitié d'un mot que celui-ci acheva en démasquant l'entrée de la ruine, ce qui permit à l'homme au manteau de descendre de l'appui de la fenêtre dans la chambre. Une fois cette descente opérée, le dernier venu voulut remplacer son compagnon au poste de la fenêtre, comme sans doute c'était l'usage, afin d'y attendre un nouvel arrivant, de même qu'au haut de l'escalier du sépulcre royal de Saint-Denis, le dernier roi de France mort attend son successeur.

—Inutile, lui dit son compagnon; nous sommes tous au rendez-vous, excepté Velasco, qui ne peut venir qu'à minuit.

Et tous deux, réunissant leurs forces, tirèrent à eux la planche qui formait le pont volant, menant du rocher aux ruines, la dressèrent contre la muraille, et, enlevant ainsi aux profanes tout moyen d'arriver jusqu'à eux, ils se perdirent dans l'ombre, plus épaisse encore à l'intérieur des ruines qu'au dehors.