»Au reste, j'avais jusque-là passé au milieu du monde pour ainsi dire sans le voir; j'avais habité trois pays sans les connaître; j'étais très-familier avec les héros de l'ancienne Grèce et de l'ancienne Rome, très-ignorant de mes contemporains.

»Je ne connaissais que mon père.

»Mon père, c'était mon dieu, mon roi, mon maître, ma religion; mon père ordonnait, j'obéissais. Ma lumière et ma volonté venaient de lui; je n'avais par moi-même que de vagues notions du bien et du mal.

»J'avais quinze ans lorsqu'il me dit un jour, comme deux fois il me l'avait déjà dit:

»—Nous partons.

»Je ne songeai pas même à lui demander:

»—Où allons-nous?

»Nous franchîmes la Prusse, le Rhingau, la Suisse; nous traversâmes les Alpes. J'avais parlé successivement l'allemand et le français, tout à coup, en arrivant au bord d'un grand lac, j'entendis parler une langue nouvelle, c'était l'italien; je reconnus ma langue maternelle et je tressaillis.

»Nous nous embarquâmes à Gènes, et nous débarquâmes à Naples. A Naples, nous nous arrêtâmes quelques jours; mon père achetait deux chevaux et paraissait mettre beaucoup d'attention au choix de ces deux montures.

»Un jour, arrivèrent à l'écurie deux bêtes magnifiques, croisées d'anglais et d'arabe; j'essayai le cheval qui m'était destiné et je rentrai tout fier d'être maître d'un pareil animal.