—Non, mon brave, au contraire, et ce que tu me racontes m'intéresse beaucoup.

—Soit! Alors, vous n'êtes pas difficile à intéresser, mon ambassadeur. Je disais donc qu'une semaine après l'arrivée du général Championnet, qui m'envoyait tous les deux jours prendre des nouvelles de la malade, la malade étant morte et enterrée, les deux autres soeurs ont demandé à quitter Rome et à se rendre à Naples, où elles ont des parents dans une bonne position, à ce qu'il paraît; mais elles avaient peur d'être arrêtées comme suspectes le long de la route; alors, le général Championnet m'a dit: «Brigadier Martin, tu es un homme d'éducation, tu sais parler aux femmes; tu vas prendre quatre hommes et tu vas accompagner jusqu'au delà des frontières ces deux vieilles créatures, qui sont des filles de France, après tout. Ainsi, brigadier Martin, toute sorte d'égards, tu entends; ne leur parle qu'à la troisième personne et la main au casque, comme à des supérieurs.—Mais, citoyen général, lui ai-je répondu, si elles ne sont que deux, comment pourrai-je parler à la troisième personne?» Le général s'est mis à rire de la bêtise qu'il venait de dire, et il m'a répondu: «Brigadier Martin, tu es encore plus fort que je ne croyais; elles sont trois, mon ami; seulement, la troisième est un homme, c'est leur chevalier d'honneur; on l'appelle le comte de Châtillon.—Citoyen général, lui ai-je répondu, je croyais qu'il n'y avait plus de comtes?—Il n'y eu a plus en France, c'est vrai, a-t-il répliqué à son tour; mais, à l'étranger et en Italie, il y en a encore quelques-uns par-ci par-là.—Et moi, général, dois-je l'appeler comte ou citoyen, le Châtillon?—Appelle-le comme tu voudras; mais je crois que tu lui feras plus de plaisir, ainsi qu'aux personnes qu'il accompagne, si tu l'appelles monsieur le comte que si tu l'appelles citoyen; et, comme cela ne tire pas à conséquence et ne fait de tort à personne, tu peux lui dire monsieur le comte gros comme le bras.» Ainsi ai-je agi tout le long du chemin; et, en effet, cela a paru faire plaisir aux pauvres vieilles dames qui ont dit: «Voilà un garçon bien élevé, mon cher comte. Comment t'appelles-tu, mon ami?» J'avais envie de leur répondre qu'en tout cas j'étais mieux élevé qu'elles, puisque, moi, je ne tutoyais pas leur comte et qu'elles me tutoyaient; mais je me suis contenté de leur répondre: «C'est bon, c'est bon, je m'appelle Martin.» De sorte que, tout le long de la route, quand elles ont eu quelque chose à demander, c'est à moi qu'elles se sont adressées: «Martin par-ci, Martin par-là;» mais vous comprenez bien, citoyen ambassadeur, que cela ne tire point à conséquence, puisque la plus jeune des deux a soixante-neuf ans.

—Et jusqu'où Championnet vous a-t-il ordonné de les conduire?

—Jusqu'au delà de la frontière, et même plus loin si elles le désiraient.

—C'est bien, citoyen brigadier, tu as rempli tes instructions, puisque tu as franchi la frontière et que tu es même venu deux postes au delà; d'ailleurs, il y aurait danger à aller plus loin.

—Pour moi ou pour elles?

—Pour toi.

—Oh! si ce n'est que cela, citoyen ambassadeur, vous savez, ça ne fait rien. Le brigadier Martin connaît le danger, il a été plus d'une fois son camarade de lit.

—Mais ici le danger est inutile et pourrait avoir de graves résultats; tu vas donc signifier à tes deux princesses que ton service près d'elles est fini.

—Elles vont jeter les hauts cris, je vous en préviens, citoyen ambassadeur. Mon Dieu! les pauvres filles, que vont-elles devenir sans leur Martin? Vous voyez, elles se sont aperçues que je n'étais plus auprès d'elles, et les voilà qui me cherchent avec des yeux tout effarés.