Celui-là, c'était l'homme dont nous avons déjà entretenu longuement nos lecteurs: Jean-Étienne Championnet, commandant en chef l'armée de Rome.
L'autre, plus grand de taille, comme nous l'avons dit, blond de cheveux, accusait, par la fraîcheur de son teint, une origine septentrionale; il avait l'oeil bleu, limpide, plein de lumière; le nez moyen, les lèvres minces et ce menton fortement accentué qui est le signe dominant des races fauves, c'est-à-dire des races conquérantes; un grand sentiment de calme et de placidité était répandu sur toute sa personne et devait en faire au feu non-seulement un soldat intrépide, mais encore un général plein de toutes les ressources que donne un véritable sang-froid. Il était de famille irlandaise, mais né en France; il avait servi d'abord dans le corps irlandais de Dillon, s'était distingué à Jemmapes, avait été nommé colonel après la bataille, avait battu le duc d'York dans différentes rencontres, traversé en 1795 le Wahal sur la glace, s'était emparé de la flotte hollandaise à la tête de son infanterie, avait été nommé général de division, et enfin venait d'être envoyé à Rome, où il commandait une division sous Championnet.
Celui-là, c'était Joseph-Alexandre Macdonald, qui fut depuis maréchal de France et qui mourut duc de Tarente.
Ces deux hommes, pour ceux qui les eussent regardés causant, étaient deux soldats; mais, pour ceux qui les auraient entendus causer, ils eussent été deux philosophes, deux archéologues, deux historiens.
Ce fut le propre de la révolution française—et cela se comprend, puisque toutes les classes de la société concoururent à former l'armée,—d'introduire, près des Cartaux, des Rossignol et des Luckner, les Miollis, les Championnet, les Ségur, c'est-à-dire, près de l'élément matériel et brutal, l'élément immatériel et lettré.
—Tenez, mon cher Macdonald, disait Championnet à son lieutenant, plus j'étudie cette histoire romaine au milieu de Rome, et particulièrement celle de ce grand homme de guerre, de ce grand orateur, de ce grand législateur, de ce grand poëte, de ce grand philosophe, de ce grand politique qu'on appelle César, et dont les Commentaires doivent être le catéchisme de tout homme qui aspire à commander une armée, plus je suis convaincu que nos professeurs d'histoire se trompent complétement à l'endroit de l'élément que représentait César à Rome. Lucain a eu beau faire, en faveur de Caton, un des plus beaux vers latins qui aient été faits, César, mon ami, c'était l'humanité; Caton n'était que le droit.
—Et Brutus et Cassius, qu'étaient-ils? demanda Macdonald avec le sourire de l'homme mal convaincu.
—Brutus et Cassius,—je vais vous faire sauter au plafond, car je vais toucher, je le sais, à l'objet de votre culte,—Brutus et Cassius étaient deux républicains de collége, l'un de bonne, l'autre de mauvaise foi; des espèces de lauréats de l'école d'Athènes, des plagiaires d'Harmodius et d'Aristogiton, des myopes qui n'ont pas vu plus loin que leur stylet, des cerveaux étroits qui n'ont pas su comprendre l'assimilation du monde que rêvait César; et j'ajouterai, que, nous autres républicains intelligents, c'est César que nous devons glorifier et ses meurtriers que nous devons maudire.
—C'est un paradoxe qui peut être soutenu, mon cher général; mais, pour le faire adopter comme une vérité, il ne faudrait pas moins que votre esprit et votre éloquence.
—Eh! mon cher Joseph, rappelez-vous notre promenade d'hier au musée du Capitole; ce n'était pas sans raison que je vous disais: «Macdonald, regardez ce buste de Brutus; Macdonald, regardez cette tête de César.» Vous les rappelez-vous?