Et cependant, si bien disposée qu'elle fût, elle n'en commençait pas moins à s'impatienter,—car c'était la même qui injurie saint Janvier lorsqu'il tarde à faire son miracle,—et le roi, dont la présence était annoncée pour neuf heures, n'avait point encore paru, quoique toutes les horloges de toutes les églises de Naples eussent sonné dix heures et demie; or, on savait cela, le roi n'avait point l'habitude de se faire attendre; à ses rendez-vous de chasse, il arrivait toujours le premier; au théâtre, quoiqu'il sût parfaitement que le rideau ne se lèverait point avant qu'il fût dans la salle, il arrivait toujours pour le lever du rideau, que trois ou quatre fois à peine dans sa vie, il avait retardé; quant à manger son macaroni, divertissement qu'il savait être impatiemment attendu de tout le parterre, jamais il ne dépassait le moment où le Temps, qui sert d'horloge à Saint-Charles, marquait dix heures avec la pointe de sa faux. D'où venait donc ce peu d'empressement de se rendre aux désirs d'un peuple auquel, dans ses proclamations, il dispensait tant d'amour? C'est que ce roi entreprenait une aventure bien autrement hasardeuse que celle de courre le cerf, le daim ou le sanglier, d'affronter à Saint-Charles deux actes d'opéra et trois actes de ballet; le roi jouait un jeu qu'il n'avait point joué encore et auquel il avait la conscience de son peu d'habileté; il ne se hâtait donc point de relever ses cartes.
Enfin les tambours battirent aux champs, les quatre musiques disposées aux quatre angles de la place éclatèrent toutes les quatre en même temps, les fenêtres de la façade du palais donnant sur le balcon s'ouvrirent, et les balcons furent envahis, celui du milieu par la reine, le prince royal, la princesse de Calabre, les princes et les princesses de la famille royale, sir William et lady Hamilton, et par Nelson, Troubridge et Ball, enfin par les sept ministres. Les autres balcons furent occupés par les dames d'honneur, les chevaliers d'honneur, les chambellans de service et tous ceux qui de près ou de loin tenaient à la cour; et, en même temps, au milieu de cris frénétiques, de hourras assourdissants, le roi lui-même, dans l'encadrement de la grande porte du palais, parut à cheval, escorté par les princes de Saxe et de Philipsthal, et suivi de son aide de camp de confiance, le marquis Malaspina, que nous avons déjà entrevu près de lui sur la galère capitane et de son ami particulier le duc d'Ascoli,—dont la connaissance pour nous date du même jour,—ami sans lequel le roi avait déclaré ne vouloir point partir, et qui, quoi qu'il n'eût aucun grade dans l'armée, avait consenti avec joie à suivre son souverain.
Le roi, à cheval, regagnait une partie des avantages qu'il perdait à pied; d'ailleurs, il était, avec le duc de Rocca-Romana, le meilleur cavalier de son royaume, et, quoiqu'il se tint un peu courbé, il avait beaucoup plus de grâce à cet exercice qu'à aucun autre.
Cependant, avant même d'avoir dépassé la grande porte, soit hasard, soit présage, son cheval, ordinairement sûr et doux, fit un écart qui eût désarçonné tout autre écuyer, puis, refusant d'entrer dans la place, se cabra au point qu'il manqua de se renverser sur son cavalier; mais le roi lui rendit la main, lui enfonça les éperons dans le ventre, et, d'un seul bond, comme s'il eût eu quelque obstacle invisible à franchir, le cheval se trouva sur la place.
—Mauvais augure! dit au duc d'Ascoli le marquis Malaspina, homme d'esprit et frondeur enragé; un Romain rentrerait chez lui.
Mais le roi, qui avait assez des préjugés modernes, auxquels il faisait une large part, sans songer à ceux de l'antiquité, que d'ailleurs il ne connaissait point, le sourire sur les lèvres, et tout fier de montrer son habileté à une pareille galerie, s'élança au milieu du cercle que les généraux avaient formé pour le recevoir; il était vêtu d'un brillant uniforme de feld-maréchal autrichien, couvert de broderies et de cordons; sur son chapeau flottait un panache rival pour la blancheur et le volume de celui de son aïeul Henri IV à Ivry, et que l'armée devait suivre, non pas comme celui du vainqueur de Mayenne sur la route de l'honneur et de la victoire, mais sur celle de la défaite et de la honte.
A la vue du roi, nous l'avons dit, les cris, les hourras, les acclamations avaient retenti et grandi comme un tonnerre. Le roi, tout fier de son triomphe, eut sans doute alors un moment confiance en lui-même; il fit pivoter son cheval pour faire face à la reine, et la salua en levant son chapeau.
Alors, tous les balcons du palais s'animèrent à leur tour; des cris s'en échappèrent, les mouchoirs volèrent en l'air, les enfants tendirent les bras au roi, la foule se joignit à cette démonstration, qui devint universelle et à laquelle se mêlèrent les vaisseaux de la rade en se pavoisant et les canons des forts en multipliant les salves de l'artillerie.
En même temps, par la pente de l'arsenal, montèrent, avec un bruit retentissant et guerrier, vingt-cinq pièces de canon avec leurs fourgons et leurs artilleurs; ces vingt-cinq pièces de canon étaient destinées au corps d'armée du centre, c'est-à-dire à celui à la tête duquel devaient marcher le roi et le général Mack; enfin venait le trésor de l'armée, enfermé dans des voitures de fer.
Onze heures sonnèrent à l'église Saint Ferdinand.