Place Navone, il vit un second bûcher.

Il fit la même question et reçut la même réponse.

Le roi fouilla, non plus dans sa poche, mais dans celle du duc d'Ascoli, y prit une seconde poignée de monnaie, et, comme, cette fois, il y avait mélange d'hommes et de femmes, il la jeta aux danseurs et aux danseuses.

Cette fois, nous l'avons dit, il n'y avait pas que des femmes et des enfants, il y avait des hommes; le sexe fort se crut sur l'argent des droits plus positifs que le sexe faible; les amants et les maris des femmes battues tirèrent leurs couteaux; un des danseurs fut blessé et porté à l'hôpital.

Place Colonna, même événement eut lieu; seulement, cette fois, il se termina à la gloire de la morale publique; au moment où les couteaux allaient entrer en jeu, un citoyen passa, son chapeau rabattu sur les yeux et enveloppé d'un grand manteau; un chien aboya contre lui, un enfant cria au jacobin; les cris de l'enfant et les aboiements du chien attirèrent l'attention des combattants, qui, sans écouter les observations du citoyen au manteau dissimulateur et au chapeau rabattu, le poussèrent dans le bûcher, où il périt misérablement au milieu des hurlements de joie de la populace.

Tout à coup, un des brûleurs fut éclairé d'une idée lumineuse: ces arbres de la Liberté que l'on abattait et dont on faisait du charbon et de la cendre, n'avaient pas poussé là tout seuls; on les y avait plantés; ceux qui les y avait plantés étaient plus coupables que les pauvres arbres qui s'étaient laissé planter à contre-coeur peut-être; il s'agissait donc de faire une fois par hasard une justice équitable et de s'en prendre aux planteurs et non aux arbres.

Or, qui les avait plantés?

C'étaient, comme nous l'avons dit à propos de la place du Peuple, les deux consuls de la république romaine, MM. Mattei, de Valmontone, et Zaccalone, de Piperno.

Ces deux noms, depuis un an, étaient bénis et révérés de la population, à laquelle ces deux magistrats, véritables libéraux, avaient consacré leur temps, leur intelligence et leur fortune; mais le peuple, au jour de la réaction, pardonne plus facilement à celui qui l'a persécuté qu'à celui qui s'est dévoué pour lui, et, d'ordinaire, ses premiers défenseurs deviennent ses premiers martyrs. «Les révolutions sont comme Saturne, a dit Vergniaud, elles dévorent leurs enfants.»

Un homme que Zaccalone avait forcé d'envoyer à l'école son fils, jeune Romain jaloux de la liberté individuelle, émit donc la proposition de réserver un des arbres de la Liberté pour y pendre les deux consuls. La proposition fut naturellement adoptée à l'unanimité; il ne s'agissait, pour la mettre à exécution, que de réserver un arbre à titre de potence et de mettre la main sur les deux consuls.