L'avant-garde de Macdonald, placée entre Otricoli et Cantalupo, était commandée par le général Duhesme, passé récemment de l'armée du Rhin à celle de Rome. On sait la rivalité qui existait entre l'armée du Rhin et celle d'Italie, fière d'avoir combattu sous les yeux de Bonaparte et d'avoir remporté des victoires plus retentissantes que sa rivale. Duhesme voulut montrer du premier coup aux soldats du Tessin et du Mincio qu'il était digne de les commander: il ordonna, au lieu d'attendre l'attaque, à deux bataillons du 15e léger et du 11e de ligne, de charger tête baissée la colonne qui s'avançait contre eux; il fit manoeuvrer sur le flanc droit de l'ennemi deux petites pièces d'artillerie légère, se mit lui-même à la tête de trois escadrons du 19e de chasseurs à cheval, et attaqua l'ennemi au moment où celui-ci croyait l'attaquer. Prise ainsi à l'improviste, l'avant-garde napolitaine fut vigoureusement refoulée sur le corps d'armée. En voyant cette petite troupe perdue et presque engloutie dans les flots des Napolitains, Macdonald ordonna à deux mille hommes de soutenir l'avant-garde; ces deux mille hommes s'élancèrent au pas de charge et achevèrent de mettre en désordre la première colonne, qui se replia sur la seconde, forte de dix à douze mille hommes.

Dans son mouvement rétrograde, la colonne napolitaine avait abandonné deux pièces de canon que l'on venait de mettre en batterie et qui ne tirèrent même pas, six caissons de munitions, deux drapeaux et six cents prisonniers. Cinq ou six cents Napolitains morts ou blessés restèrent dans l'espace vide qui s'allongea du point dont l'avant-garde française était partie jusqu'à celui où elle était parvenue; mais cet espace ne resta pas longtemps vide; car Duhesme et ses hommes, forcés de se mettre en retraite devant la deuxième colonne, inquiétés sur leurs flancs par les débris de l'avant-garde, qui s'étaient ralliés, et par des nuées de paysans combattant en tirailleurs, reculaient pas à pas, mais enfin reculaient.

Macdonald envoya un aide de camp à Duhesme, pour lui dire de revenir à sa première position, de faire halte, de se former en bataillons carrés et de recevoir l'ennemi sur ses baïonnettes; en même temps, il ordonna à une batterie de quatre pièces de canon, placée sur un petit mamelon qui prenait les Napolitains en écharpe, de commencer son feu, et lui-même, avec le reste de sa troupe, c'est-à-dire avec cinq mille hommes à peu près, divisés en deux colonnes d'attaque, passant à la droite et à la gauche du bataillon carré de Duhesme, chargea comme un simple colonel.

Championnet, dominant l'immense échiquier, oubliait sa propre responsabilité pour suivre Macdonald, qu'il aimait comme un frère; il le voyait, avec un serrement de coeur dont il n'était pas le maitre, général et soldat tout à la fois, commander et combattre avec ce calme qui était le caractère distinctif du courage de Macdonald, courage qui, dix ans plus tard, se produisant à Wagram, étonna l'empereur, lequel pourtant se connaissait en courage. Il eût voulu être derrière lui afin de lui crier de s'arrêter, d'être plus ménager de la vie de ses hommes et de la sienne, et, malgré lui, il était obligé d'admirer, et de battre des mains à cette intrépidité. Championnet cependant se demandait s'il ne devait pas lui envoyer un officier d'ordonnance pour l'inviter à battre en retraite, ramener sur les flancs des Napolitains, Lahure d'un côté et Maurice Mathieu de l'autre, lorsqu'il vit que Macdonald commençait de lui-même à opérer cette retraite; en même temps, pour la faciliter, Duhesme se reformait en colonne et poussait une pointe vigoureuse au centre de cette masse, la heurtant d'un choc si vigoureux, qu'il la forçait à reculer. Macdonald, dégagé, se formait à son tour en bataillons carrés, et semblait se faire un jeu d'attendre à cinquante pas les charges de la cavalerie napolitaine et d'accumuler sur les deux faces par lesquelles il était attaqué les cadavres des hommes et des chevaux. Duhesme, qui ne voulait rien autre chose que dégager son chef, s'était reformé de colonne en carré, et le champ de bataille offrait l'aspect de trente mille hommes assiégeant six redoutes vivantes, composées de douze cents hommes chacune et vomissant des torrents de feu.

Mack, voyant qu'il avait affaire à un ennemi impossible à forcer, résolut d'utiliser sa nombreuse artillerie; il fit, sur deux points dominant le champ de bataille, établir deux batteries de vingt pièces chacune, dont les feux croisés battaient diagonalement les carrés, tandis que dix autres pièces attaquaient particulièrement de face celui de Duhesme, qui formait le centre, dans le but, s'il parvenait à l'éventrer, d'y lancer une formidable colonne qu'il tenait prête pour couper en deux le centre de l'armée républicaine.

Championnet voyait avec inquiétude l'affaire tourner à une bataille contre laquelle le courage ni le génie ne pourraient rien; il sondait du regard les masses profondes de Mack, qui ondoyaient à l'horizon, quand tout à coup, en portant les yeux à sa gauche, il vit, vers Riéti, étinceler des armes au milieu d'un tourbillon de poussière qui s'avançait rapidement; il crut que c'était un nouveau renfort qui arrivait à Mack, les troupes envoyées par lui la veille à Ascoli peut-être, qui se ralliaient au canon, lorsqu'en se retournant pour demander l'avis d'un de ses officiers d'ordonnance nommé Villeneuve, et renommé pour son excellente vue, il aperçut du côté diamétralement opposé, c'est-à-dire sur la route de Viterbe, un second corps, qui lui parut plus considérable encore que le premier et qui s'acheminait vers le champ de bataille avec une égale diligence. On eût dit que ces deux corps, quels qu'ils fussent, s'étaient donné le mot pour arriver chacun de son côté, à la même heure, presque à la même minute, pour prendre part à la même affaire.

Serait-ce le corps du général Naselli qui arriverait de Florence, et Mack serait-il un général plus habile qu'on ne l'aurait cru?

Tout à coup, l'aide de camp Villeneuve poussa un cri de joie, et, tendant les mains vers les flots de poussière que soulevait sur la route de Viterbe, entre Ronciglione et Monterosso, cette nombreuse troupe de soldats:

—Général, dit-il, le drapeau tricolore!

—Ah! s'écria Championnet, ce sont les nôtres; Joubert m'a tenu parole.