—Madame, il faut que vous soyez assez bonne pour expliquer la situation. D'ailleurs, cela détournera un instant l'attention de moi, et j'ai besoin de cette petite supercherie pour faire mon effet.

—Vous connaissez tous la chronique véronaise des Montaigus et des Capulets, n'est-ce pas? dit la reine. On veut faire épouser à Juliette le comte Pâris, qu'elle n'aime pas, tandis que c'est le pauvre banni Roméo qu'elle aime. Frère Laurence, qui l'a mariée à son amant, lui a donné un narcotique qui la fera passer pour morte; on la déposera dans le tombeau des Capulets, et, là, Laurence viendra la chercher et la conduira à Mantoue, où l'attend Roméo. Sa mère et sa nourrice viennent de sortir de sa chambre, la laissant seule après lui avoir signifié que, le lendemain, au point du jour, elle épouserait le comte Pâris.

A peine la reine avait-elle achevé cet exposé qui avait attiré tous les yeux sur elle, qu'un douloureux soupir les ramena sur Emma Lyonna; il ne lui avait fallu que quelques secondes pour se draper dans l'immense châle, de manière à ne rien laisser voir de son premier costume; sa tête était cachée dans ses mains, elle les laissa glisser lentement de haut en bas, releva en même temps et laissa voir peu à peu son visage pâle, empreint de la plus profonde douleur et dans lequel il était impossible de retrouver aucun reste de cette langueur suave que nous avons essayé de peindre; c'était, au contraire, l'angoisse arrivée à son paroxysme, la terreur montant à son apogée.

Elle tourna lentement sur elle-même, comme pour suivre des yeux sa mère et sa nourrice, même au delà de la vue, et, d'une voix dont chaque vibration pénétrait au fond du coeur, le bras étendu comme pour donner au monde un congé éternel: «Adieu!» dit-elle,

Adieu! Le Seigneur sait quand nous nous reverrons.

La terreur, sous mon front, agite son vertige,

Et mon sang suspendu dans mes veines se fige!

Si je les rappelais pour calmer mon effroi?

Nourrice! Signora!... Pauvre folle, tais-toi!

Qu'ont à faire en ces lieux, ta mère ou ta nourrice?