Malgré les alternatives de pluie tombant par ondées, de vent soufflant par rafales, le peuple, qui avait ce vague sentiment d'une grande catastrophe, encombrait, plein d'émotion, les rues, les places, les carrefours.
Mais ce qui indiquait quelque circonstance extraordinaire, c'est que ce n'était point dans les vieux quartiers que le peuple se pressait; et, quand nous disons le peuple, nous disons cette multitude de mariniers, de pêcheurs et de lazzaroni qui tient lieu de peuple à Naples. On remarquait, au contraire, des groupes nombreux et animés, parlant haut, gesticulant avec rage, dispersés de la strada del Molo à la place du Palais, c'est-à-dire sur toute l'étendue du largo del Castello, du théâtre de San-Carlo et de la rue de Chiaïa. Ces groupes semblaient, tout en enveloppant le palais royal, veiller sur la rue de Tolède et la strada del Piliero. Enfin, au milieu de ces groupes, trois hommes, fatalement connus déjà dans les émeutes précédentes, parlaient plus haut et s'agitaient plus ardemment. Ces trois hommes, c'étaient Pasquale de Simone, le beccaïo, rendu hideux par la cicatrice qui lui balafrait le visage et lui fendait l'oeil, et fra Pacifico, qui, sans être dans le secret, sans savoir de quoi il était question, lâchant la bride à son caractère violent et tapageur, frappait de son bâton de laurier, tantôt le pavé, tantôt la muraille, tantôt le pauvre Jacobino, bouc émissaire des passions du terrible franciscain.
Toute cette foule, sans savoir ce qu'elle attendait, semblait attendre quelqu'un ou quelque chose; et le roi, qui n'en savait pas plus qu'elle, mais que ce rassemblement inquiétait, caché derrière la jalousie d'une fenêtre de l'entre-sol, regardait, tout en caressant machinalement Jupiter, cette foule qui faisait de temps en temps, comme un roulement de tonnerre ou un rugissement de l'eau, entendre le double cri de «Vive le roi!» et de «Mort aux jacobins!»
La reine, qui s'était informée où était le roi, se tenait dans la pièce à côté avec Acton, prête à agir selon les circonstances, tandis qu'Emma, dans l'appartement de la reine, emballait avec la San-Marco les papiers les plus secrets et les bijoux les plus précieux de sa royale amie.
Vers onze heures, un jeune homme déboucha, au grand galop d'un cheval anglais, par le pont de la Madeleine, suivit la Marinella, la strada Nuova, la rue du Pilier, le largo Castello, la rue Saint-Charles, échangea des signes avec Pasquale de Simone et le beccaïo, s'engouffra par la grande porte dans les cours du palais royal, sauta sur les dalles, jeta la bride de son cheval aux mains d'un palefrenier, et, comme s'il eût su d'avance où retrouver la reine, entra dans le cabinet où elle attendait avec Acton, et dont, comme par enchantement, la porte, à son approche, s'ouvrit devant lui.
—Eh bien? demandèrent ensemble la reine et Acton.
—Il me suit, dit-il.
—Dans combien de temps, à peu près, sera-t-il ici?
—Dans une demi-heure.
—Ceux qui l'attendent sont-ils prévenus?