Salvato fit apporter du pain, du vin, quelques viandes rôties qu'il avait demandées la veille, et invita les officiers à manger, tout en étudiant la topographie du terrain où devait avoir lieu le combat.

Quant aux soldats, une distribution de vivres leur fut faite sur la place même de Bénévent et vingt-quatre de ces grandes bouteilles de verre contenant chacune une dizaine de litres leur furent apportées.

Le repas fini, Salvato fit battre à l'ordre, et les soldats formèrent un immense cercle, dans lequel Salvato entra avec les officiers.

Cependant, comme ils n'étaient que six cents, nous l'avons dit, tous se trouvèrent à portée de la voix.

--«Mes amis, leur dit Salvato, nous allons avoir aujourd'hui une belle journée; car nous remporterons une victoire sur le lieu même où le premier peuple du monde a été battu. Vous êtes des hommes, des soldats, des citoyens, et non pas de ces machines à conquête et de ces instruments de despotisme comme en traînaient derrière eux les Cambise, les Darius et les Xercès. Ce que vous venez apporter aux peuples que vous combattez, c'est la liberté et non l'esclavage, la lumière et non la nuit. Sachez donc sur quelle terre vous marchez et quels peuples avant vous foulaient la terre que vous allez fouler.

»Il y a environ deux mille ans que des bergers samnites--c'était le nom des peuples qui habitaient ces montagnes--firent croire aux Romains que la ville de Luceria, aujourd'hui Lucera, était sur le point d'être prise et que, pour la secourir en temps utile, il fallait traverser les Apennins. Les légions romaines partirent, conduites par le consul Spurnius Postumus; seulement, venant de Naples, où nous allons, elles suivaient le chemin opposé à celui que nous allons suivre. Arrivés à une gorge étroite où nous serons dans deux heures, et où les brigands nous attendent, les Romains se trouvèrent entre deux rochers à pic, couronnés de bois épais; puis, arrivés au point le plus étranglé de la vallée, ils la trouvèrent fermée par un immense amas d'arbres, coupés et entassés les uns sur les autres. Ils voulurent retourner en arrière. Mais de tous côtés les Samnites, qui leur coupaient d'ailleurs le chemin, firent pleuvoir sur eux des rochers qui, roulant du haut en bas de la montagne, les écrasaient par centaines. C'était le général samnite Caius Pontius qui avait préparé le piége; mais, en voyant les Romains pris, il fut épouvanté d'avoir réussi; car, derrière les légions romaines, il y avait l'armée, et, derrière l'armée, Rome! Il pouvait écraser les deux légions, depuis le premier jusqu'au dernier soldat, rien qu'en faisant rouler sur eux des quartiers de granit: il laissa la mort suspendue sur leur tête et envoya consulter son père Erennius.

»Erennius était un sage.

»--Détruis-les tous, dit-il, ou renvoie-les tous libres et honorablement. Tuez vos ennemis, ou faites-vous-en des amis.

»Caius Pontius n'écouta point ces sages conseils. Il donna la vie aux Romains, mais à la condition qu'ils passeraient en courbant la tête sous une voûte formée des massues, des lances et des javelots de leurs vainqueurs.

»Les Romains, pour venger cette humiliation, firent une guerre d'extermination aux Samnites et finirent par conquérir tout leur pays.