Couverts de poussière et de sang, ivres du vin qui leur avait été offert tout le long de la route, ils vinrent se jeter, combattants nouveaux, dans les rangs de ceux qui luttaient depuis la veille. Vaincus une première fois, accourant au secours de leurs frères vaincus, ils ne voulurent pas l'être une seconde. Tout républicain qui combattait déjà un contre six, eut un ou deux ennemis de plus à terrasser; et, pour les terrasser, il fallait non-seulement les blesser, mais encore les tuer; car, nous l'avons dit déjà, tant qu'ils leur restait un souffle de vie, les blessés s'obstinaient à combattre.
La lutte dura ainsi presque sans avantage jusqu'à trois heures de l'après-midi. Salvato, Monnier et Mathieu Maurice avaient pris le château del Carmine et le Marché-Vieux; Championnet, Thiébaut et Duhesme s'étaient emparés de Castel-Capuano et poussaient leurs avant-postes jusqu'au largo San-Giuseppe et le tiers de la strada dei Tribunali; Kellermann s'était avancé jusqu'à l'extrémité de la rue dei Cristallini tandis que Dufresse, après un combat acharné, s'était emparé de l'Albergo dei Poveri.
Il y eut alors une espèce de trêve due à la fatigue; des deux côtés, on était las de tuer. Championnet espérait que cette terrible journée, dans laquelle les lazzaroni avaient perdu quatre ou cinq mille hommes, serait une leçon pour eux et qu'ils demanderaient quartier. Voyant qu'il n'en était rien, il rédigea, au milieu du feu, sur un tambour, une proclamation adressée au peuple napolitain, et il chargea son aide de camp Villeneuve, qui avait repris ses fonctions près de lui, de la porter aux magistrats de Naples. En conséquence, il lui donna, comme parlementaire, un trompette avec un drapeau blanc. Mais, au milieu de l'effroyable désordre auquel Naples était en proie, les magistrats avaient perdu toute autorité. Les patriotes, sachant qu'ils seraient égorgés chez eux, se tenaient cachés; Villeneuve, malgré sa trompette et son drapeau blanc, partout où il se présenta pour passer, fut accueilli par des coups de fusil. Une balle brisa l'arçon de sa selle, et il fut obligé de revenir sur ses pas sans avoir pu faire connaître à l'ennemi la proclamation du général.
La voici. Elle était rédigée en italien, langue que Championnet parlait aussi bien que la langue française:
Championnet, général en chef, au peuple napolitain.
«Citoyens,
»J'ai pour un instant suspendu la vengeance militaire provoquée par une horrible licence et par la fureur de quelques individus payés par vos assassins. Je sais combien le peuple napolitain est bon, et je gémis du plus profond de mon coeur sur le mal que je suis forcé de lui faire. Aussi, je profite de ce moment de calme pour m'adresser à vous, comme un père ferait à ses enfants rebelles, mais toujours aimés, pour vous dire: Renoncez à une défense inutile, déposez les armes, et les personnes, la propriété et la religion seront respectées.
»Toute maison de laquelle partira un coup de fusil sera brûlée, et les habitants en seront fusillés. Mais que le calme se rétablisse, j'oublierai le passé, et les bénédictions du ciel pleuvront de nouveau sur cette heureuse contrée.
»Naples, 3 pluviôse, an VII de la République
(22 janvier 1799).»