»J'ai suspendu un instant la fureur de mes soldats et la vengeance des crimes qui ont été commis. Profitez de cette trêve pour faire ouvrir toutes les églises; exposez le saint sacrement et prêchez la paix, le bon ordre et l'obéissance aux lois. A ces conditions, je jetterai un voile sur le passé et m'appliquerai à faire respecter la religion, les personnes et la propriété.

»Déclarez au peuple que, quels que soient ceux contre lesquels je devrai sévir, j'arrêterai le pillage, et que le calme et la tranquillité renaîtront dans cette malheureuse ville, trahie et trompée. Mais, en même temps, je déclare qu'un seul coup de fusil tiré d'une fenêtre fera brûler la maison et fusiller les habitants qu'elle renfermera. Remplissez donc les devoirs de votre ministère, et votre zèle religieux sera, je l'espère, utile au bien public.

»Je vous envoie une garde d'honneur pour l'église de saint Janvier.

»CHAMPIONNET.

»Naples, 4 pluviôse, an VII de la République (23 janvier 1790.)»

Michele, ayant entendu comme tout le monde la lecture de cette lettre, chercha des yeux dans la foule son ami Pagliuccella; mais, ne le trouvant pas, il choisit quatre lazzaroni sur lesquels il savait pouvoir compter comme sur lui-même, et marcha devant Salvato, derrière lequel marchait une compagnie de grenadiers.

Le petit cortége se rendit du largo delle Pigne à l'archevêché, assez voisin de cette place, par la strada dell'Orticello, le vico di San-Giacomo dei Ruffi et la strada de l'Arcivescovado, c'est-à-dire par quelques-unes des rues les plus étroites et les plus populeuses du vieux Naples. Les Français n'avaient point encore pénétré sur ce point de la ville, où pétillaient de temps en temps quelques coups de fusil tirés par la populace en manière d'encouragement, et où, en passant, les républicains pouvaient lire sur les visages trois impressions seulement: la terreur, la haine et la stupéfaction.

Par bonheur, Michele, sauvé par Palmieri, gracié par Championnet, se voyant déjà caracolant sur un beau cheval, dans son uniforme de colonel, s'était franchement, et avec toute l'ardeur de sa loyale nature, rallié aux Français, et marchait devant eux en criant de toute la force de ses poumons: «Vivent les Français! vive le général Championnet! vive saint Janvier!» Puis, quand les visages lui paraissaient par trop renfrognés, Salvato lui mettait dans la main une poignée de carlini, qu'il jetait en l'air, en expliquant à ses compatriotes la mission que Salvato était chargé d'accomplir et qui avait généralement cette bienheureuse influence de donner aux physionomies une expression plus douce et plus bienveillante.

En outre, Salvato, qui était des provinces napolitaines et qui parlait le patois de Naples comme un homme de Porto-Basso, adressait de temps en temps à ses compatriotes des allocutions qui, corroborées des poignées de carlins de Michele, avaient aussi leur influence.

On parvint ainsi à l'archevêché: les grenadiers s'établirent sous le portique. Michele fit un long discours pour expliquer leur présence à tous ses compatriotes; il ajouta que l'officier qui les commandait lui avait sauvé la vie au moment où il allait être fusillé, et demanda, au nom de l'amitié que l'on avait pour lui, Michele, qu'il ne fût fait aucune insulte ni à lui, ni à ses soldats, devenus les protecteurs de saint Janvier.