En arrivant à la rue de Tolède, le spectacle s'assombrissait quelque peu. Là, en effet, commençait la série des maisons brûlées ou livrées au pillage. Les unes n'étaient plus qu'un tas de ruines fumantes; les autres, sans portes, sans fenêtres, sans volets, avec leurs monceaux de meublés brisés devant leur façade, donnaient une idée de ce qu'avait été ce règne des lazzaroni et surtout de ce qu'il eût été s'il eût duré quelques jours de plus. Vers certains points où avaient été déposés les morts et les blessés et où s'étendaient, sur les dalles qui pavent les rues, de larges taches de sang, des voitures chargées de sable étaient arrêtées, et des hommes armés de pelles faisaient tomber le sable des voitures, tandis que d'autres, avec des râteaux, étendaient ce sable, comme font en Espagne les valets du cirque lorsque les cadavres des taureaux, des chevaux et quelquefois des hommes sont enlevés de l'arène.

En arrivant à la place du Mercatello, le spectacle devint plus triste. On avait fait, devant la place circulaire qui s'étend devant le collége des Jésuites, une ambulance, et, tandis que l'on chantait des chansons contre la reine, que l'on allumait des feux d'artifice, que l'on tirait des coups de fusil en l'air, on abattait avec des cris de rage une statue de Ferdinand Ier, placée sous le portique, et l'on faisait disparaître les derniers cadavres.

Luisa détourna les yeux avec un soupir et passa.

Sous la porte Blanche, on avait fait une barricade à moitié démolie, et, en face, au coin de la rue San-Pietro à Mazella, un palais achevait de brûler et s'écroulait en lançant vers le ciel des gerbes de feu aussi nombreuses que les fusées du bouquet d'un feu d'artifice.

Luisa se serrait toute tremblante au flanc de Michele, et cependant sa terreur était mêlée d'un sentiment de bien-être dont il lui eût été impossible d'indiquer la cause. Seulement, au fur et à mesure qu'elle approchait de la vieille église, son pas devenait de plus en plus léger, et les anges qui avaient transporté au ciel le bienheureux saint Janvier semblaient lui avoir prêté leurs ailes, pour franchir les degrés qui vont de la rue à l'intérieur du temple.

Michele conduisit Luisa dans un des coins les plus sombres de la métropole; il lui mit une chaise devant les genoux et posa une autre chaise à côté de celle-là; puis il dit à sa soeur de lait:

--Prie, je reviens.

En effet, Michele s'élança hors de l'église. Il avait cru reconnaître, appuyé, rêvant contre une des colonnes, Salvato Palmieri. Il alla à l'officier: c'était bien lui.

--Venez avec moi, mon commandant, lui dit-il; j'ai quelque chose à vous montrer qui vous fera plaisir, j'en suis sûr.

--Tu sais, lui répondit Salvato, que je ne puis point quitter mon poste.