Au risque de perdre sa faveur et sa position près de la reine, qui ne lui avait pas dit, au reste, un mot de ce qui était arrivé, et qui n'avait changé en rien ses façons vis-à-vis d'elle, la marquise de San-Clemente, comme l'avait dit Roberto Brandi, était venue deux fois pour essayer de voir Nicolino.

Le commandant avait été inflexible: les prières n'avaient pu le toucher, l'offre d'un millier de ducats n'avait pu le corrompre.

Ce n'était point que le commandant Brandi fut la perle des honnêtes gens; il s'en fallait, au contraire, du tout au tout. Mais c'était un homme assez fort en arithmétique pour calculer que, quand une place vaut dix ou douze mille ducats par an, il ne faut pas s'exposer à la perdre pour mille.

Et, en effet, quoique le traitement du gouverneur du château Saint-Elme ne fût en réalité que de quinze cents ducats, comme il était chargé de nourrir les prisonniers et que les arrestations venaient de durer et promettaient de durer encore longtemps à Naples,--de même que M. Delaunay, dont le traitement, comme gouverneur de la Bastille, était de douze mille francs fixe, parvenait à lui faire produire cent quarante mille livres,--de même Roberto Brandi, dont le traitement était de cinq ou six mille francs, tirait de son fort quarante ou cinquante mille francs.

Cela explique l'intégrité de Roberto Brandi. En apprenant les nouvelles du 9 décembre, c'est-à-dire le retour du roi, la défaite des Napolitains et la marche de l'armée française sur Naples, il avait été plus loin que le marquis Vanni, qui n'avait pas voulu se faire, de Nicolino, un ennemi acharné: Roberto Brandi avait rêvé de se faire, de Nicolino, non-seulement un ami, mais encore un protecteur. Et, à cet effet, il avait, comme nous l'avons vu, essayé de semer dans le coeur de son prisonnier, avant que celui-ci pût se douter dans quel but, cette graine qui fleurit si rarement, et qui, plus rarement encore, porte ses fruits, la reconnaissance.

Mais, quoiqu'il ne fût qu'à demi Napolitain, puisqu'il était Français par sa mère, Nicolino Caracciolo n'avait pas été assez naïf pour attribuer à une sympathie spontanée le changement qui, depuis la veille, s'était fait pour lui dans les façons du commandant. Aussi, l'avons-nous vu se demander quels étaient les événements extraordinaires qui avaient pu amener envers lui ce changement de façons.

La marquise, en lui apprenant la catastrophe de Rome et la fuite prochaine de la famille royale pour Palerme, lui apprit sur ce point tout ce qu'il désirait savoir.

Mais, nous n'avons pas besoin de le dire à nos lecteurs, qui, nous l'espérons, s'en seront aperçus, Nicolino était homme d'esprit. Il résolut de tirer tout le parti possible de la situation, en laissant peu à peu venir à lui Roberto Brandi. Il y avait évidemment, dans l'avenir et à un moment donné, un pacte avantageux pour tout le monde à faire entre le gouverneur du château Saint-Elme et les républicains.

Jusque-là, toutes les avances avaient été faites par le commandant du château, tandis que Nicolino n'était nullement engagé de son côté.

Quoique les instances obstinées de la marquise San-Clemente, pour arriver jusqu'à lui, instances qui avaient été couronnées par le succès, eussent laissé à Nicolino, si sceptique qu'il fût, peu de doutes sur son dévouement, soit que ce peu de doutes qui lui restait fût suffisant pour le tenir en réserve vis-à-vis d'elle, soit qu'il craignît qu'elle ne fût épiée, et qu'en la chargeant de quelque message pour ses compagnons, il ne les compromît et, en même temps, ne compromît la marquise elle-même, Nicolino n'occupa les deux heures qu'elle passa près de lui qu'à lui parler de son amour ou à le lui prouver.