Nicolino déchira le billet en morceaux impalpables, qu'il éparpilla sur toute la longueur de son cachot.

Il achevait cette opération lorsque la clef tourna dans la serrure, et que son geôlier entra une bouteille d'asprino à la main.

Nicolino, qui tenait de sa mère un palais français, n'avait jamais pu souffrir l'asprino; mais, dans cette occasion, il lui parut qu'il devait faire un sacrifice à la patrie. Il remplit son verre, le leva en l'air, porta un toast à la santé du commandant, le vida d'un trait et fit clapper sa langue avec autant d'énergie qu'il eût pu le faire après un verre de chambertin, de château-laffitte ou de bouzi.

L'admiration du geôlier pour Nicolino redoubla: il fallait être doué d'un courage héroïque pour boire sans grimace un verre d'un pareil vin.

Le dîner était encore meilleur que d'habitude. Nicolino en fit son compliment au gouverneur, qui vint, comme il en prenait de plus en plus l'habitude, lui faire sa visite au café.

--Bon! dit Roberto Brandi, les compliments reviennent, non pas au cuisinier, mais à l'asprino, qui vous aura ouvert l'appétit.

Nicolino n'avait point l'habitude de remonter sur le rempart après son dîner, qu'il prolongeait, surtout depuis qu'il s'était amélioré, jusqu'à cinq heures et demie et même six heures du soir. Mais, surexcite, non point par l'asprino qu'il avait bu, comme le croyait le commandant, mais par le billet qu'il avait reçu; voyant le seigneur Roberto Brandi de bonne humeur et ne doutant pas que Naples ne fût au moins aussi curieux à voir de nuit que de jour, il se plaignit avec tant d'insistance d'une certaine lourdeur d'estomac et d'un certain embarras de tête, que, de lui-même, le commandant lui demanda s'il ne voulait point prendre l'air.

Nicolino se fit prier un instant; puis enfin, pour ne pas le désobliger, consentit à monter avec le commandant sur le rempart.

Naples présentait dans la soirée le même spectacle que pendant le jour, excepté que, vu à travers les ténèbres, il devenait plus effrayant. Et, en effet, le pillage et les assassinats s'exécutaient à la lueur des torches qui, courant dans l'obscurité comme des insensées, semblaient jouer quelque jeu fantastique et terrible inventé par la mort. De leur côté, les incendies, détachant les flammes ardentes de la fumée épaisse qui les couronnait, offraient à Nicolino la même représentation que Rome, dix-huit cents ans auparavant, avait donnée à Néron. Rien n'eût empêché Nicolino, s'il eût voulu se couronner de roses et chanter des vers d'Horace sur sa lyre, de se croire le divin empereur successeur de Claude et fils d'Agrippine et de Domitius.

Mais Nicolino n'était pas fantaisiste à ce point; Nicolino avait tout simplement sous les yeux le spectacle d'une scène de meurtre et d'incendie comme Naples n'en avait point donné depuis la révolte de Masaniello, et Nicolino, la rage au fond du coeur, regardait ces canons dont le col de bronze s'allongeait hors des remparts, et se disait que, s'il était gouverneur du château à la place de Roberto Brandi, il aurait bientôt forcé toute cette canaille à chercher un abri dans les égouts d'où elle sortait.