--Il n'y a ici que Giovannina, et vous l'avez vue rentrer chez elle.
--Mais derrière cette porte, ou derrière celle de votre chambre à coucher, elle pourrait écouter.
--Fermez-les toutes deux, monsieur, et passons dans le cabinet de travail de mon mari.
Les précautions mêmes que prenait André Backer pour que sa conversation ne fût point entendue avaient complètement rassuré Luisa sur le sujet de la conversation. Le jeune homme n'eût point osé se livrer à de pareilles insistances, s'il eût été question de lui parler d'un amour si franchement repoussé déjà.
La porte du cabinet resta ouverte, et les deux portes de la salle à manger fermées avec soin donnèrent à Backer la certitude qu'il ne pouvait être entendu.
Luisa était tombée sur une chaise, et, la tête dans sa main, le coude appuyé à la table sur laquelle, autrefois, travaillait son mari, elle rêvait.
Depuis le départ du chevalier, c'était la première fois qu'elle rentrait dans ce cabinet: une foule de souvenirs y rentraient avec elle et l'assiégeaient.
Elle pensait à cet homme si parfaitement bon pour elle, dont la mémoire s'était cependant si facilement et presque si complètement éloignée de sa pensée; elle mesurait presque avec effroi l'étendue de cet amour qu'elle avait voué à Salvato, amour jaloux et envahisseur qui s'était emparé d'elle et avait, pour ainsi dire, chassé de son coeur tout autre sentiment; elle se demandait, de là à une infidélité complète, quelle distance il y avait, et elle s'aperçut que la distance morale parcourue était plus grande que la distance matérielle qui lui restait à parcourir.
La voix d'André Backer la tira de cette rêverie rapide et la fit tressaillir. Elle avait déjà oublié qu'il était là.
Elle lui fit signe de s'asseoir.