--Il n'était pas besoin de mettre un genou en terre pour me dire cela, monsieur, dit Luisa avec une expression de bienveillance qui, malgré elle, illuminait son visage.
--Non, madame, mais pour ce qui me reste à vous dire.
--Dites.
--Il ne m'appartient pas, madame, de pénétrer dans vos secrets; ce n'est donc point une question que je vous fais, c'est un avis que je vous donne, et vous allez voir si cet avis est non-seulement désintéressé, mais généreux. A tort ou à raison, on dit que ce jeune aide de camp du général français que vous avez sauvé, on dit que vous l'aimez.
Luisa fit un mouvement.
--Ce n'est pas moi qui dis cela, ce n'est pas moi qui le crois; je ne veux rien dire, je ne veux rien croire; je veux que vous soyez heureuse, voilà tout; je veux que ce coeur si noble, si chaste, si pur, ne se brise pas sous les atteintes de la douleur; je veux que ces beaux yeux, amours des anges, ne soient pas noyés dans les larmes. Je vous dis donc seulement, madame: Si vous aimez un homme, quel qu'il soit, d'un amour de soeur ou d'amante, et, si cet homme, comme Français, comme patriote, court un risque quelconque à passer ici la nuit de vendredi à samedi, sous un prétexte quelconque, éloignez cet homme, afin que, par son absence, il échappe aux massacres, et que je puisse me dire, moi,--ce sera ma récompense:--«A celle qui m'a fait tant souffrir, j'ai épargné une douleur.» Je me relève, madame, car j'ai dit.
Luisa, devant cette abnégation, si grande et si simple, sentit les larmes monter à ses yeux et lui mouiller les paupières. Elle tendit à André sa main, sur laquelle il se précipita.
--Merci, monsieur, dit-elle. Je ne puis deviner d'où vient la trahison, mais à vous je dirai: Le dénonciateur était bien instruit. Je n'ai jamais confié mon secret à personne, mais à vous je dirai: Eh bien, oui! j'aime, mais d'un amour maternel, quoique immense, un homme à qui j'ai sauvé la vie. Quand j'ai senti cet amour me prendre le coeur avec la violence d'une irrésistible passion, j'ai voulu partir, quitter Naples, suivre mon mari en Sicile, non point pour échapper à un sort fatal, à un sort mortel, qui m'est prédit, mais pour conserver au chevalier la foi que je lui ai promise, pour garder intact mon honneur de femme. Dieu ne l'a pas voulu: la tempête nous a séparés, la vague qui l'emportait m'a repoussée sur le rivage. Vous me direz que, la tempête calmée, j'eusse dû monter sur le premier bâtiment venu et rejoindre mon mari en Sicile. S'il l'eût ordonné, ou s'il eût simplement paru le désirer, je l'eusse fait; n'y étant point sollicitée, je n'en ai pas eu la force: je suis restée. Vous parliez de la fatalité qui vous pousse à me révéler votre secret; si vous avez la vôtre, moi aussi, j'ai la mienne. Suivons chacun la pente où le destin nous entraîne. Quelque part où le mien me conduise, là où je serai il y aura pour vous un coeur reconnaissant. Adieu, monsieur Backer. Fût-ce au milieu des plus affreuses tortures, votre nom ne sortira point de ma bouche, je vous le promets!
--Et le vôtre, répondit Backer en s'inclinant, fût-ce sur l'échafaud où je serais monté par vous, ne sortira jamais de mon coeur.
Et, saluant Luisa, il sortit laissant sur la table la carte fleurdelisée qui devait lui servir de signe de reconnaissance.