»Gloire à Luisa Molina San-Felice! Elle a sauvé la patrie!»
CXVI
LES SANFÉDISTES
L'encyclique du cardinal Ruffo avait produit dans toute la basse Calabre l'effet de l'étincelle électrique.
Et, en effet, plus on était éloigné de Naples, plus le faible reflet intellectuel qui émanait de la capitale allait s'amoindrissant. Le cardinal avait mis les pieds, nous l'avons dit, dans l'antique Brutium, cet asile des esclaves fugitifs, et toute cette partie de la Calabre avait traversé les siècles en demeurant dans la plus exacte ignorance et dans la stagnation la plus complète; de sorte que les mêmes hommes qui, la veille, sans savoir ce qu'ils disaient, criaient: «Vive la République! meurent les tyrans!» se mirent à crier, de la même voix: «Vive la religion! vive le roi! à mort les jacobins!»
Malheur à ceux qui se montraient indifférents à la cause bourbonienne et qui ne criaient pas plus fort ou du moins aussi fort que les autres; ils étaient accueillis de ce cri: «Voilà un jacobin!» et ce cri, dès qu'il se faisait entendre, était, comme à Naples, une condamnation à mort.
Les partisans de la révolution ou ceux qui avaient manifesté leur sympathie pour les Français étaient forcés de quitter leurs maisons et de fuir. Jamais le Dulcia linquimus arva de Virgile n'eut un écho plus triste et plus retentissant.
Tous ces patriotes fugitifs prenaient le route de la haute Calabre, s'arrêtant lorsqu'ils parvenaient à échapper aux poignards de leurs compatriotes, les uns à Monteleone, les autres à Catanzaro ou à Cotrone, seules villes où eussent pu s'établir des municipes et un pouvoir démocratique. Cette persistance dans une opinion républicaine était maintenue dans ces trois villes par l'espérance de l'arrivée de l'armée française.
Mais, de toutes les autres villes soulevées par L'encyclique du cardinal, on voyait sortir, comme si elles allaient en procession, des multitudes de citoyens, précédés de leur curé la croix en main, et ayant à leur chapeau des rubans blancs, signes visibles de leurs opinions; ces bandes, si elles venaient de la montagne, se dirigeant vers Mileto, si elles venaient de la plaine, se dirigeant vers Palmi; des villes et des villages tout entiers abandonnés par les hommes valides n'étaient plus habités que par les femmes, les vieillards et les enfants, de façon qu'en peu de jours le seul camp de Palmi réunit environ vingt mille hommes armés, tandis que celui de Mileto en comptait presque autant, tous ces hommes portant avec eux leurs vivres et leurs munitions, les riches donnant aux pauvres, les couvents à tous.
Au milieu de ces masses de volontaires, on remarquait des ecclésiastiques de tout grade, depuis le simple curé d'un hameau de quelques centaines d'hommes jusqu'à l'évêque des grandes villes. Il y avait des propriétaires riches à millions, de pauvres journaliers gagnant à grand'peine dix grains par jour.