--Parlez, dit-il; nous vous écoutons.
Alors, le cardinal commença en français, la seule langue, au reste, que l'on eût parlée jusque-là, la narration des événements du 13 et du 14 juin. Il dit le terrible combat contre Schipani, la défense du curé Toscano et de ses Calabrais, qui avaient préféré se faire sauter plutôt que se rendre. Il fit, avec une fidélité rare, le bulletin de chaque jour, depuis la journée du 14 jusqu'à cette meurtrière sortie de la nuit du 18 au 19, dans laquelle les républicains avaient encloué les batteries de la ville, égorgé, depuis le premier jusqu'au dernier homme, tout un bataillon d'Albanais; avaient jonché de morts la rue de Tolède et avaient perdu seulement une douzaine d'hommes. Enfin, il en arriva à la nécessité où il s'était vu de proposer une trêve et de signer un armistice, dans la conviction où il était qu'un second échec éprouvé découragerait les sanfédistes, qu'il devait avouer être bien plutôt des hommes de pillage que des soldats gardant leurs rangs dans la bonne comme dans la mauvaise fortune. Il ajouta qu'ayant su par le roi lui-même qu'une flotte franco-espagnole parcourait la Méditerranée, il avait craint que cette flotte ne se dirigeât vers le port de Naples; ce qui remettait tout en question. Il s'était hâté, surtout dans cette prévision, voulant être maître des forts pour tenir le port en état de défense. Enfin, il termina en disant que, la capitulation ayant été faite volontairement et de bonne foi des deux côtés, devait être religieusement observée, et qu'agir d'une autre façon serait manquer au droit des gens.
Sir William traduisit à Nelson ce long plaidoyer en faveur de la foi due aux traités; mais, lorsqu'il en fut à la crainte qu'avait eue le cardinal de voir arriver la flotte française dans la rade de Naples, Nelson interrompit le traducteur, et, avec l'accent de l'orgueil blessé:
--Monsieur le cardinal ne savait-il point, dit-il, que j'étais là, et craignait-il que je ne laissasse passer la flotte française pour venir prendre Naples?
Sir William s'apprêta à traduire la réponse de l'amiral anglais; mais le cardinal avait prêté une telle attention aux paroles que celui-ci venait de prononcer, qu'avant que l'ambassadeur eût eu le temps d'ouvrir la bouche:
--Votre Grâce, dit-il, a bien laissé passer une première fois la flotte française qui prit Malte: le même accident pouvait lui arriver une seconde fois.
Nelson se mordit lèvres; Emma Lyonna resta muette et immobile comme une statue de marbre: elle avait laissé retomber son éventail de plumes, et, appuyée sur son coude, elle semblait une copie de l'Hermaphrodite Farnèse. Le cardinal jeta un regard sur elle, et il lui sembla, derrière ce masque impassible, voir le visage courroucé de la reine.
--J'attends une réponse de milord, insista froidement le cardinal; une question n'est point une épouse.
--Cette réponse, je la ferai pour Sa Grâce, répliqua sir William: Les souverains ne traitent pas avec leurs sujets rebelles.
--Il est possible, reprit Ruffo, que les souverains ne traitent pas avec leurs sujets rebelles; mais, une fois que les sujets rebelles ont traité avec leurs souverains, le devoir de ceux-ci est de respecter les traités.