Le capitaine descendit en canot; quatre rameurs s'affolèrent après lui, et, escorté par la barque sanitaire, il traversa toute la rade pour aller joindre, de l'autre côté du port, le bâtiment appelé la Salute.
XCVII
LES NOUVELLES QU'APPORTAIT LA GOELETTE
the Runner
Le soir même du jour où nous avons vu le chevalier San-Felice entrer dans la chambre à coucher de la duchesse de Calabre, et le capitaine de la goëlette the Runner se rendre à la Salute, toute la famille royale des Deux-Siciles était réunie dans cette même salle du palais où nous avons vu Ferdinand jouer au reversis avec le président Cardillo, Emma Lyonna faire tête avec des poignées d'or au banquier du pharaon, et la reine, retirée dans un coin avec les jeunes princesses, broder la bannière que le fidèle et intelligent Lamarra devait porter au cardinal Ruffo.
Rien n'était changé: le roi jouait toujours au reversis; le président Cardillo arrachait toujours ses boutons; Emma Lyonna couvrait toujours d'or la table, tout en causant bas avec Nelson, appuyé à son fauteuil, et la reine et les jeunes princesses brodaient non plus un labarum de combat pour le cardinal, mais une bannière d'actions de grâce pour sainte Rosalie, douce vierge dont on essayait de souiller le nom en la faisant protectrice de ce trône, en train de se raffermir dans le sang.
Seulement, depuis le jour où nous avons introduit nos lecteurs dans cette même salle, les choses étaient bien changées. D'exilé et vaincu qu'était Ferdinand, il était redevenu, grâce à Ruffo, conquérant et vainqueur. Aussi rien n'eût-il altéré le calme de cet auguste visage que Canova, nous l'avons dit, était occupé à faire jaillir en Minerve, non pas du cerveau de Jupiter, mais d'un magnifique bloc de marbre de Carrare, si quelques numéros du Moniteur républicain, arrivés de France, n'eussent jeté leur ombre sur cette nouvelle ère dans laquelle entrait la royauté sicilienne.
Les Russes avaient été battus à Zurich par Masséna, et les Anglais à Almaker par Brune. Les Anglais avaient été forcés de se rembarquer, et Souvorov, laissant dix mille Russes sur le champ de bataille, n'avait échappé qu'en traversant un précipice, au fond duquel coulait la Reuss, sur deux sapins liés avec les ceintures de ses officiers, et qu'en repoussant dans l'abîme, une fois passé, le pont sur lequel il venait de le franchir.
Ferdinand s'était donné quelques minutes de plaisir au milieu de l'ennui que lui causaient ces nouvelles, en raillant Nelson sur le rembarquement des Anglais, et Baillie sur la fuite de SOUVOROV.
Il n'y avait rien à dire à un homme qui, en pareille circonstance, s'était si cruellement et si gaiement, tout à la fois, raillé lui-même.
Aussi, Nelson s'était contenté de se mordre les lèvres, et Baillie, qui était Irlandais, mais d'origine française, ne s'était pas trop désespéré de l'échec arrivé aux troupes du tzar Paul Ier.
Il est vrai que cela ne changeait rien aux affaires qui intéressaient directement Ferdinand, c'est-à-dire aux affaires d'Italie. L'Autriche était, grâce à ses victoires de Kokack en Allemagne, de Magnano en Italie, de la Trebbia et de Novi, l'Autriche était au pied des Alpes, et le Var, notre frontière antique, était menacé.