»Quant au second personnage que j'ai mis en scène et que j'ai baptisé du nom de Salvato Palmieri, inutile de dire que je sais parfaitement qu'il n'a jamais existé ou que, s'il a existé, ce n'est point dans les conditions où l'a placé ma plume.

»Mais aurez-vous le courage, madame, de me faire le reproche de n'avoir pas fait revivre le personnage peu sympathique de Ferdinand Ferry, volontaire de la mort en 1799 et ministre de Ferdinand en 1848? Ferdinand Ferry, par malheur, n'était point un héros de roman, et peut-être cet amour immodéré que lui portait la chevalière San-Felice, et qui lui fit trahir le secret à elle confié par le malheureux Backer, eût été assez invraisemblable pour nuire à l'intérêt presque original que je voulais conserver à cet amour; car il me semble, à moi, qu'écrivant cette douloureuse et sympathique histoire, je devais faire de l'héroïne non-seulement une martyre, mais encore une sainte. L'amour, à un certain point de vue, est une religion: lui aussi a ses saints, madame, et, de ces saints-là, je ne vous en citerai que deux, qui ne sont pas les moins éloquents et les moins adorés du calendrier. Ces deux saints sont sainte Thérèse et saint Augustin, et vous voyez que j'oublie la sainte la plus populaire de toutes, celle à laquelle, en récompense de cet amour qui lui avait fait beaucoup pardonner, Jésus, ressuscité, daigne apparaître; vous voyez que j'oublie la Madeleine.

»Passons au chevalier San-Felice. Au milieu de toutes les sanglantes exécutions de 99, il reste aussi complètement inaperçu que ce fameux Vatia dont la tour s'élève au bord du lac Fusaro et dont Sénèque disait: O Vatia, solus scis vivere! Son pâle fantôme n'est animé ni par la haine ni par la vengeance. Le seul reflet qu'il reçoive des amours adultères de sa femme et de Ferry n'est pas même un reflet sanglant, et, dans ce cas, vous le savez, quand on n'est point le don Guttière de Calderon, on est le Georges Dandin de Molière. J'ai fait mieux que cela, je crois, du héros imaginaire que j'ai créé. J'en ai fait, non pas un mari cruel ou ridicule, j'en ai fait un père dévoué. S'il est, dans mon livre, plus vieux d'années qu'il n'était, il est, en même temps, plus riche de vertus, et lui, non plus que votre mère, madame, n'aura point à se plaindre à la postérité d'avoir glissé de la plume de l'histoire à celle du poëte et du romancier.

»Et, dans l'avenir, madame, dans cet avenir qui est le véritable et probablement le seul Élysée où revivent les Didon et les Virgile, les Francesca et les Dante, les Herminie et les Tasse, quand quelque voyageur demandera: «Qu'est-ce que la San-Felice?» au lieu de s'adresser, comme moi, à quelqu'un de sa famille, qui répondrait comme il m'a été répondu, à moi: Ne me parlez pas de cette femme, j'en ai honte! on ouvrira mon livre, et, par bonheur pour la renommée de cette famille, l'histoire sera oubliée, et c'est le roman qui sera devenu de l'histoire.

»Veuillez agréer, madame, l'hommage de mes sentiments les plus distingués.

»ALEX. DUMAS.

»Saint-Gratien, 15 septembre 1864.»

FIN

TABLE

LXXXIII.--La reconnaissance royale