Rinaldi mangeait les chairs à moitié cuites; Mammone buvait le sang à même les blessures. Le hideux vampire a laissé une telle impression de terreur dans l'esprit des Napolitains, qu'aujourd'hui encore, aujourd'hui qu'il est mort depuis plus de quarante-cinq ans, pas un habitant de Sora, c'est-à-dire du pays où il était né, n'a osé répondre à mes questions et me donner des renseignements sur lui. «Il buvait le sang comme un ivrogne boit du vin!» voilà ce que j'ai entendu dire par dix vieillards qui l'avaient connu, et c'est en réalité la seule réponse qui m'ait été faite par vingt personnes différentes qui l'avaient vu s'enivrer de cette odieuse boisson.

Mais un homme que l'on se fût attendu à voir prendre une part frénétique à la réaction, et qui, au grand étonnement de tous, au lieu d'y prendre part, paraissait, au contraire, la voir s'accomplir avec terreur, c'était fra Pacifico.

Depuis le meurtre de l'amiral François Caracciolo, pour lequel il avait un culte, fra Pacifico avait senti toutes ses convictions l'abandonner. Comment pendait-on comme traître et comme jacobin un homme qu'il avait vu servir son roi avec tant de fidélité et combattre avec tant de courage?

Puis un autre fait jetait encore un grand trouble dans son esprit, étroit mais loyal: comment, après avoir tant fait,--et fra Pacifico savait mieux que personne ce qu'il avait fait,--comment, après avoir tant fait, le cardinal était-il non-seulement sans puissance, mais à peu près disgracié? et comment était-ce Nelson, un Anglais,--qu'en sa qualité de bon chrétien, il détestait presque autant comme hérétique, qu'en sa qualité de bon royaliste il détestait les jacobins,--comment était-ce Nelson qui avait maintenant tout pouvoir, qui jugeait, qui condamnait, qui pendait?

On avouera qu'il y avait dans ces deux faits de quoi jeter du doute même dans un cerveau plus fort que celui de fra Pacifico.

Aussi, comme nous l'avons dit, voyait-on le pauvre moine en simple spectateur aux exploits de Rinaldi, de Mammone et des lazzaroni qui suivaient leur exemple. Quand la férocité de ces hordes de cannibales devenait trop grande, on le voyait même détourner la tête et s'éloigner, sans frapper comme d'habitude le pauvre Giacobino de son bâton; et, si c'était à pied qu'il vaguait ainsi par les rues, préoccupé d'une idée secrète, cette fameuse tige de laurier, autrefois massue, était devenue un bourdon de pèlerin, sur lequel, comme s'il était fatigué d'un long voyage, il appuyait, dans des haltes fréquentes et pensives, ses deux mains et son visage.

Quelques personnes, qui avaient remarqué ce changement et que ce changement préoccupait, prétendaient même avoir vu fra Pacifico entrer dans des églises, s'y agenouiller et prier.

Un capucin priant! Ceux à qui l'on racontait cela ne voulaient pas le croire.

LXXXVII
L'APPARITION

Tandis que l'on égorgeait dans les rues de Naples, il y avait grande fête dans le port.