Le château baronial, en face duquel s'élève une de ces belles croix de pierres du seizième siècle pleines de caractère, dans sa fruste nudité est une petite bâtisse à qui ses créneaux donnent un air de crânerie qui fait plaisir à voir. Sur la face qui regarde la croix sont deux cages, ou plutôt, et pour donner une idée plus exacte de la chose, deux lanternes sans verres. L'une de ces deux cages est vide; c'est celle où était la tête du père de Pascal Bruno, et que son fils, dans un moment d'étrange piété, enleva avec la balle de sa carabine: l'autre contient un crâne blanchi par trente-cinq ans de soleil et de pluie; ce crâne est celui de Pascal Bruno.

Une fenêtre voisine de la cage a été murée pour que le crâne ne fût point enlevé; mais Pascal était le seul de sa famille, et aucune tentative ne fut faite pour soustraire ce dernier débris à son dernier châtiment.

Du reste, le souvenir du bandit était aussi vivant dans le village que s'il était mort de la veille. Une douzaine de paysans, ayant appris la cause de notre voyage à Bausio, nous accompagnaient dans notre exploration, et, paraissant tout fiers que la réputation de leur compatriote eût traversé la mer, ajoutaient, chacun selon ses souvenirs personnels ou les traditions orales, quelques traits caractéristiques de cette vie aventureuse et excentrique, et qui venaient se joindre comme une broderie fantasque et bariolée à la sévère esquisse historique tracée sur mon album par le notaire de Calvaruso. Parmi cette suite que nous traînions après nous, était un vieillard de soixante-quatorze ans: c'était le même à qui Pascal Bruno avait fait rendre les 25 onces; aussi parlait-il du bandit avec enthousiasme et nous assura-t-il que, depuis l'époque de sa mort, il faisait dire tous les ans une messe pour fui. Non pas, ajouta-t-il, qu'il en ait besoin; car, à son avis, si celui-là n'était pas en paradis, personne n'avait le droit d'y être.

Du château baronial nous nous enfonçâmes à gauche et à travers terres, en suivant un sentier tracé au milieu d'une plantation d'oliviers; au bout d'un quart d'heure de marche à peu près, nous nous trouvâmes dans une petite plaine circulaire dont la forteresse de Castel-Novo formait le centre. C'était là le palais de Pascal Bruno.

La forteresse est dans un état de délabrement qui correspond à peu près à celui où se trouve la maison de Pascal Bruno. Abandonnée par l'intendant du comte, elle ne fut jamais, depuis la mort du bandit, occupée par aucun membre ni aucun serviteur de cette noble famille. Aujourd'hui, une pauvre femme en baillons et quelques enfants à moitié nus y ont trouvé un asile et en habitent un coin; vivant là, comme des animaux sauvages dans leur tanière, de racines, de fruits et de coquillages; quant à un loyer quelconque, il est bien entendu qu'il n'en est pas question.

La vieille femme nous fit voir l'appartement qu'habitait Pascal et la chambre dans laquelle lui et ses quatre compagnons avaient soutenu un siége de près de trente-six heures: les murs extérieurs étaient criblés de balles; les contrevents de chaque fenêtre, les parois de la chambre étaient mutilés. Je comptai celles qui avaient frappé dans un seul contrevent, il y en avait dix-sept.

En descendant on me montra la niche où étaient enfermés les quatre fameux chiens corses qui ont laissé dans le village un souvenir presque aussi terrible que celui de leur maître.

Nous retournâmes à l'hôtel: il était trois heures de l'après-midi, je n'avais donc pas de temps à perdre pour revenir à Messine.

A huit heures du soir j'étais à Messine: c'était une demi-heure trop tard pour sortir du port et m'en aller coucher à San-Giovanni; d'ailleurs mes rameurs n'étaient pas prévenus, et chacun d'eux sans doute avait déjà pris pour sa soirée des arrangements que ma nouvelle résolution aurait fort contrariés; je remis donc mon départ au lendemain matin.

A six heures du matin Pietro était à ma porte avec Philippe, le reste de l'équipage attendait dans la barque. Le maître de l'hôtel me remit mon passe-port visé à neuf, précaution qu'il ne faut jamais négliger quand on passe de Sicile en Calabre ou de Calabre en Sicile, et nous prîmes congé, probablement pour toujours, de Messine-la-Noble; nous étions restés un peu plus de deux mois en Sicile.