Don Ramiro était un beau jeune homme de vingt-cinq à vingt-huit ans, brave, élégant, adroit à tous les exercices du corps, et à qui eût rendu justice toute femme dont le cœur n'eût point été prévenu en faveur d'un autre. Mais l'amour est aussi aveugle dans son antipathie que dans sa sympathie. Costanza, à toutes ces brillantes qualités, préférait la timide mélancolie d'Albano; et, au lieu de remercier son père du choix qu'il s'était donné la peine de faire pour elle, elle pleura si fort et si long-temps, que, par manière de transaction, il fut convenu qu'elle épouserait don Ramiro, mais aussi l'on arrêta que ce mariage ne se ferait que dans un an.
Quelque temps après cette décision prise, le chevalier Bruni fit la demande de la main de Costanza dans les formes les plus directes et les plus positives; mais le comte de la Bruca lui répondit qu'il était à son grand regret obligé de refuser l'honneur de son alliance, attendu que sa fille était promise au fils aîné du comte Rizzari, et que l'on attendait seulement, pour que ce mariage s'accomplit, que Costanza eût atteint l'âge de dix-huit ans.
Le chevalier Bruni se retira sans mot dire. Quelques personnes, qui connaissaient son caractère vindicatif et sombre, conseillèrent au comte de la Bruca de se défier de lui. Mais six mois s'écoulèrent sans qu'on en entendit parler. Au bout de ce temps, on apprit qu'il paraissait non-seulement tout consolé du refus qu'il avait essuyé, mais encore qu'il vivait presque publiquement avec une ancienne maîtresse de don Ramiro, que celui-ci avait cessé de voir du moment où son mariage avec Costanza avait été décidé.
Cinq autres mois s'écoulèrent. Le terme demandé par Costanza elle-même approchait; on s'occupa des apprêts du mariage, et don Ramiro partit pour aller acheter à Palerme les cadeaux de noces qu'il comptait offrir à sa fiancée.
Trois jours après, on apprit qu'entre Mineo et Aulone don Ramiro avait été attaqué par une bande de voleurs. Accompagné de deux domestiques dévoués, et plein de courage lui-même, don Ramiro avait voulu se défendre; mais après avoir tué deux bandits une balle qu'il avait reçue au milieu du front l'avait étendu roide mort Un de ses domestiques avait été blessé; le second, plus heureux, était parvenu à se dérober aux balles et à la poursuite des brigands, et c'était lui-même qui apportait cette nouvelle.
Les deux comtes montèrent eux-mêmes à cheval avec tous leurs campieri, et le lendemain à midi ils étaient à Mineo. Ce fut dans ce village que, prés du cadavre de son maître mort, ils trouvèrent le fidèle domestique blessé. Des muletiers, qui passaient par hasard sur la route une heure après le combat, les y avaient ramenés tons deux.
Le comte Rizzari, à qui un seul espoir restait, celui de la vengeance, prit aussitôt près du blessé toutes les informations qui le pouvaient guider dans la poursuite des meurtriers; malheureusement, ces informations étaient bien vagues. Les voleurs étaient au nombre de sept, et, contre l'habitude des bandits siciliens, portaient, pour plus grande sécurité sans doute, un masque sur leur visage. Parmi les sept bandits, il y en avait un si petit et si mince que le blessé pensait que celui-là était une femme. Quand le jeune comte eut été tué, l'un des bandits s'approcha du cadavre, le regarda attentivement, puis, faisant signe au plus petit et au plus mince de ses camarades de venir le joindre:—Est-ce bien lui? demanda-t-il.—Oui, répondit laconiquement celui auquel était adressée cette question. Puis tous deux se retirèrent à l'écart, causèrent un instant à voix basse, et sautant sur des chevaux qui les attendaient tout sellés et tout bridés dans l'angle d'une roche, ils disparurent, laissant aux autres bandits le soin de visiter les poches et le portemanteau du jeune comte; ce dont ils s'acquittèrent religieusement.
Quant au blessé, il avait fait le mort; et comme, en sa qualité de domestique, on le supposait naturellement moins chargé d'argent que son maître, les bandits l'avaient visité à peine, satisfaits sans doute de ce qu'ils avaient trouvé sur le comte; puis, après cette courte visite, qui lui avait cependant coûté sa bourse et sa montre, ils étaient partis, emportant dans la montagne les cadavres de leurs deux camarades tués.
Il n'y avait pas moyen de poursuivre les meurtriers; les deux comtes confièrent donc ce soin à la police de Syracuse et de Catane; il en résulta que les meurtriers restèrent inconnus et demeurèrent impunis: quant à don Ramiro, son cadavre fut ramené à Catane, où il reçut une sépulture digne de lui dans les caveaux de ses ancêtres.
Cet événement, si terrible qu'il fût pour les deux familles, avait cependant, comme toutes les choses de ce monde, son bon et son mauvais coté: grâce à la mort de don Ramiro, Albano devenait l'aîné de la famille; il ne pouvait donc plus être question pour lui' d'embrasser l'état ecclésiastique; c'était à lui maintenant à soutenir le nom et à perpétuer la race des Rizzari.