—Non, mais il avait souvent entendu parler d'elle. Depuis l'aventure du coup de couteau elle était devenue encore plus errante et plus solitaire qu'auparavant; et on disait qu'elle aimait le capitaine: vous jugez bien l'effet que ça lui fit quand il la rencontra près du lac, et qu'il n'est pas étonnant qu'il soit revenu de son entrevue avec elle, si pâle et si effaré.
Il faut vous dire qu'au moment de se marier le capitaine allait faire un petit voyage; nous devions transporter à Lipari une cargaison d'huile de Calabre, et le capitaine avait retardé sa traversée afin de pouvoir charger en repassant de la passoline à Stromboli; de cette manière il n'y avait rien de perdu, ni allée ni retour, et il avait profité du moment qu'il avait à lui pour se marier avec sa cousine, qu'il aimait depuis long-temps.
Trois ou quatre jours après sa rencontre avec Giulia, il me fit venir.
—Tiens, Pietro, me dit-il, va-t'en à Palma à ma place, tu t'entendras avec M. Piglia sur le jour où l'huile sera envoyée à San-Giovanni, où il est convenu que nous l'irons prendre. Tu comprends pourquoi je n'y vas pas moi-même.—C'est bon, c'est bon, capitaine, répondis-je, j'entends: la sorcière, n'est-ce pas?
—Oui.
—Eh bien! soyez tranquille, la chose sera faite en conscience. En effet, le lendemain je pris la barque; je dis à mon frère et à Nunzio de m'accompagner, et nous partîmes. Arrivé à Palma, je les laissai à bord et je montai chez M. Piglia. Oh! avec lui les arrangements sont bientôt faits; c'est un homme fidèle comme sûr, M. Piglia. Au bout de cinq minutes tout était fini, et j'aurais pu revenir s'il ne m'avait pas gardé à dîner. Il est comme ça, lui, riche à millions, mais pas fier; il fait mettre un matelot à sa table, et il trinque avec lui. Dam, nous avions trinqué pas mal. Tout à coup, j'entends sonner neuf heures à la pendule; ça me rappelle que les autres m'attendent.—Eh bien! dis-je, c'est convenu, M. Piglia; d'aujourd'hui en huit jours l'huile sera Ŕ San-Giovanni.—Oh! mon Dieu, vous pouvez l'aller prendre, qu'il me répond.—Alors, je me lève, je salue la société, et je m'en vas.
Il faisait nuit noire tout à fait; mais je connaissais mon chemin comme ma poche. Je pris une petite pente qui conduisait droit à la mer, et je me mis en route en sifflant. Tout à coup j'aperçois devant moi quelque chose de blanc, qui était assis sur un rocher; je m'arrête, ça se lève; je continue mon chemin, ça se met en travers de ma route. Oh! oh! que je dis, il y a du louche là-dedans; les demoiselles qui se promènent à cette heure-ci ne sont pas sorties pour aller à confesse. C'est drôle au moins, moi, Pietro, qui n'ai pas peur d'un homme, ni de deux hommes, ni de dix hommes, voilà que je sens mes jambes qui tremblent, et puis une sœur froide qui me prend à la racine des cheveux, que j'en frissonne encore. C'est égal, je vas toujours.—Vous devinez que c'était la sorcière, n'est-ce pas?
—Sans doute.
—Eh bien! elle ne bougeait pas plus qu'une borne; mais ce n'est pas là l'étonnant; c'est qu'en arrivant près d'elle:—Pietro, quelle me dit—elle savait mon nom, comprenez-vous—Eh bien! oui, Pietro, que je réponds, après?…
—Pietro, répéta-t-elle, tu fais partie de l'équipage du capitaine
Aréna.