Il était trop tard pour songer à faire ma course le même jour, il m'aurait fallu coucher dans quelque infâme auberge de village, et je ne voulais pas anticiper sur les plaisirs que, sur ce point, me promettait la Calabre; je me mis donc à courir par les rues de Messine pour voir si je n'aurais pas oublié de visiter quelque chef-d'œuvre à mon premier voyage. Je n'avais absolument rien oublié.

En rentrant à l'hôtel, un grand jeune homme me croisa; je crus le reconnaître, et j'allai à lui: en effet, c'était le frère de mademoiselle Schulz, avec lequel j'avais ébauché connaissance il y avait deux mois. Je ne croyais pas le retrouver à Messine; mais sa sœur avait eu du succès au théâtre, et ils étaient restés dans la seconde capitale de la Sicile plus long-temps qu'ils ne le croyaient d'abord.

J'exposai à M. Schulz les causes de mon retour à Messine. Aussi curieux de pittoresque que qui que ce soit au monde, il m'offrit d'être mon compagnon de voyage. L'offre, comme on le comprend bien, fut acceptée à l'instant même, et séance tenante nous allâmes chez l'affitatore qui lui louait sa voiture, afin de retenir chez lui un berlingo quelconque pour le lendemain à six heures du matin: moyennant deux piastres nous eûmes notre affaire.

Le lendemain, comme je descendais de ma chambre, je trouvai Pietro au bas de l'escalier; le brave garçon avait pensé que, pendant ce petit voyage, j'aurais peut-être besoin de ses services, et il avait quitté la Pace à cinq heures du matin, de peur de me manquer au saut du lit.

J'ai parfois des tristesses profondes quand je pense que je ne reverrai probablement jamais aucun de ces braves gens. Il y a des attentions et des services qui ne se paient pas avec de l'argent; et comme, selon toute probabilité, l'ouvrage que j'écris à cette heure ne leur tombera jamais entre les mains, ils croiront, chaque fois qu'ils penseront à moi, que moi, je les ai oubliés.

Il y eut alors entre nous un grand débat: Pietro voulait monter avec le cocher; j'exigeai qu'il montât avec nous: il se résigna enfin, mais ce ne fut qu'à une lieue ou deux de Messine qu'il se décida à allonger ses jambes.

Comme la route de Messine à Bauso n'offre rien de bien remarquable, le temps se passa à faire des questions à Pietro; mais Pietro nous avait dit tout ce qu'il savait à l'endroit de Pascal Bruno, et tout le fruit que nous retirâmes de nos interrogatoires fut d'apprendre qu'il y avait à Calvaruso, village situé à un mille de celui où nous nous rendions, un notaire de la connaissance de Pietro, et à qui tous les détails que nous désirions savoir étaient parfaitement connus.

Vers les onze heures nous arrivâmes à Bauso; Pietro fit arrêter la voiture à la porte d'une espèce d'auberge, la seule qu'il y eût dans le pays. L'hôte vint nous recevoir de l'air le plus affable du monde, son chapeau à la main et son tablier retroussé: son air de bonhomie me frappa, et j'en exprimai ma satisfaction à Pietro en lui disant que son mæstro di casa avait l'air d'un brave homme.

—Oh, oui! c'est un brave homme, répondit Pietro, et il ne mérite pas tout le chagrin qu'on lui a fait.

—Et qui lui a donc fait du chagrin? demandai-je.