—Parce que je ne sais où l'on trouvera ici des essences, et que parmi les tailleurs du Pizzo il n'y en a pas un capable de faire à votre excellence autre chose qu'un costume du pays.
—Achetez toute l'eau de Cologne que l'on trouvera, et faites venir des tailleurs de Monteleone: je veux un bain parfumé, je le paierai cinquante ducats; qu'on trouve moyen de me le faire, voilà tout. Quant aux habits, faites venir les tailleurs, et je leur expliquerai ce que je désire.
Le commandant sortit en indiquant qu'il allait essayer d'accomplir les ordres qu'il venait de recevoir.
Un instant après, des domestiques en livrée entrèrent: ils apportaient des rideaux de Damas pour mettre aux fenêtres, des chaises et des fauteuils pareils, et enfin des matelas, des draps et des couvertures pour le lit. La chambre dans laquelle se trouvait Murat étant celle du concierge, tous ces objets manquaient, ou étaient en si mauvais état que des gens de la plus basse condition pouvaient seuls s'en servir. Murat demanda de quelle part lui venait cette attention, et on lui répondit que c'était de la part du chevalier Alcala.
Bientôt on apporta à Murat le bain qu'il avait demandé. Il était encore dans la baignoire lorsqu'on lui annonça le général Nunziante: c'était une ancienne connaissance du prisonnier, qui le reçut en ami; mais la position du général Nunziante était fausse, et Murat s'aperçut bientôt de son embarras. Le général, prévenu à Tropea de ce qui venait de se passer au Pizzo, venait pour remplir son devoir en interrogeant le prisonnier; et, tout en demandant à son roi pardon des rigueurs que lui imposait sa position, il commença un interrogatoire. Alors Murât se contenta de répondre:—Vous voulez savoir d'où je viens et où je vais, n'est-ce pas, général? eh bien! je viens de Corse, je vais à Trieste, l'orage m'a poussé sur les côtes de Calabre, le défaut de vivres m'a forcé de relâcher au Pizzo; voilà tout. Maintenant voulez-vous me rendre un service? envoyez-moi des habits pour sortir du bain.
Le général comprit qu'il ne pouvait rester plus long-temps sans faire céder tout à fait les convenances à un devoir un peu rigoureux peut-être; il se retira donc pour attendre des ordres de Naples et envoya à Murât ce qu'il demandait.
C'était un uniforme complet d'officier napolitain. Murât s'en revêtit en souriant malgré lui de se voir habillé aux couleurs du roi Ferdinand; puis il demanda plume, encre et papier, et écrivit à l'ambassadeur d'Angleterre, au commandant des troupes autrichiennes et à la reine sa femme. Comme il achevait ces dépêches, deux tailleurs qu'on avait fait venir de Monteleone arrivèrent.
Aussitôt Murât, avec cette frivolité d'esprit qui le caractérisait, passa, des affaires de vie et de mort qu'il venait de traiter, à la commande, non pas de deux uniformes, mais de deux costumes complets: il expliqua dans les moindres détails quelle coupe il désirait pour l'habit, quelle couleur pour les pantalons, quelles broderies pour le tout; puis, certain qu'ils avaient parfaitement compris ses instructions, il leur donna quelques louis d'arrhes, et les congédia en leur faisant promettre que ses vêtements seraient prêts pour le dimanche suivant.
Les tailleurs sortis, Murât s'approcha d'une de ses fenêtres: c'était celle qui donnait sur la plage où il avait été arrêté. Une grande foule de monde était réunie au pied d'un petit fortin qu'on y peut voir encore aujourd'hui à fleur de terre. Murât chercha vainement à deviner ce que faisait là cet amas de curieux. En ce moment le concierge entra pour demander au prisonnier s'il ne voulait point souper. Murat l'interrogea sur la cause de ce rassemblement.—Oh! ce n'est rien, répondit le concierge.
—Mais enfin que font là tous ces gens? demanda Murat en insistant.