Le lendemain, le capitaine nous demanda pour lui et ses gens la permission d'aller au village de La Pace pendant tout le temps que le vent soufflerait du nord; deux hommes resteraient constamment à bord pour nous servir et se relaieraient toits les deux jours. La permission fut accordée à ces conditions.
Le vent était constamment contraire, ainsi que l'avait prédit Nunzio; et cependant le temps, après avoir été deux nuits et un jour à la bourrasque, était redevenu assez beau. La lune était dans son plein et se levait chaque soir derrière les montagnes de la Calabre; puis elle venait faire du détroit un lac d'argent, et de Messine une de ces villes fantastiques comme en rêve le burin poétique de Martyn. C'était ce moment-là que je choisissais de préférence pour travailler; et, selon toute probabilité, c'est au calme de ces belles nuits siciliennes que le caractère du principal héros de mon drame a dû le cachet religieux et rêveur qui a, plus que les scènes dramatiques peut-être, décidé du succès de l'ouvrage.
Au bout de six jours, le vent soutenait le défi et n'avait pas changé. Ne voulant rien changer à notre décision, nous résolûmes donc de partir le matin du septième, et nous fimes dire au capitaine de revenir pour arrêter un itinéraire avec nous. Non-seulement le capitaine revint, mais encore il ramena tout l'équipage; les braves gens n'avaient pas voulu nous laisser partir sans prendre congé de nous. Vers les trois heures, nous les vîmes en conséquence arriver dans la chaloupe. Aussitôt je donnai l'ordre à Giovanni de se procurer tout ce qu'il pourrait réunir de vivres, et à Philippe, qui était de garde avec lui, de préparer sur le pont une table monstre; quant au dessert, je me doutais bien que nous n'aurions pas besoin de nous en occuper, attendu que chaque fois que nos matelots revenaient du village ils rapportaient toujours avec eux les plus beaux fruits de leurs jardins.
Quoique pris au dépourvu, Giovanni se tira d'affaire avec son habileté ordinaire: au bout d'une heure et demie, nous avions un dîner fort confortable. Il est vrai que nous avions affaire à des convives indulgents.
Après le dîner, auquel assista une partie de la population de San-Giovanni, on enleva les tables et on parla de danser la tarentelle. J'eus alors l'idée d'envoyer Pietro par le village afin de recruter deux musiciens, un flûteur et un joueur de guitare: un instant après j'entendis mes instrumentistes qui s'approchaient, l'un en soufflant dans son flageolet, l'autre en raclant sa viole; le reste du village les suivait. Pendant ce temps, Giovanni avait préparé une illumination générale; en cinq minutes le speronare fut resplendissant.
Alors je priai le capitaine d'inviter ses connaissances à monter sur le bâtiment: en un instant nous eûmes à bord une vingtaine de danseurs et de danseuses. Nous juchâmes nos musiciens sur la cabine, nous plaçâmes à l'avant une table couverte de verres et de bouteilles, et le raout commença, à la grande joie des acteurs et même des spectateurs.
La tarentelle, comme on se le rappelle, était le triomphe de Pietro: aussi aucun des danseurs calabrais n'essaya-t-il de lui disputer le prix. On parlait bien tout bas d'un certain Agnolo qui, s'il était là, disait-on, soutiendrait à lui seul l'honneur de la Calabre contre la Sicile tout entière; mais il n'y était pas. On l'avait cherché partout du moment où l'on avait su qu'il y avait bal, et on ne l'avait pas trouvé: selon toute probabilité, il était à Beggio ou à Scylla, ce qui était un grand malheur pour l'amour-propre national des Sangiovannistes. Il faut croire, au reste, que la réputation du susdit Agnolo avait passé le détroit, car le capitaine se pencha à mon oreille, et me dit tout bas:
—Ce n'est pas pour mépriser Pietro qui a du talent, mais c'est bien heureux pour lui qu'Agnolo ne soit pas ici.
A peine achevait-il la phrase, que de grands cris retentirent sur le rivage et que la foule des spectateurs s'ouvrit devant un beau garçon de vingt à vingt-deux ans, vêtu de son costume des dimanches. Ce beau garçon, c'était Agnolo; et ce qui l'avait retardé, c'était sa toilette.
Il était évident que cette apparition était peu agréable à nos gens, et surtout à Pietro, qui se voyait sur le point d'être détrôné, ou tout au moins d'être forcé de partager avec un rival les applaudissements de la société, Cependant le capitaine ne pouvait se dispenser d'inviter un homme désigné ainsi à notre admiration par la voix publique; il s'approcha donc du bordage du speronare, à dix pas duquel Agnolo se tenait debout les bras croisés d'un air de défi, et l'invita à prendre part à la fête. Agnolo le remercia avec une certaine courtoisie, et, sans se donner la peine de gagner l'échelle qui était de l'autre côté, il s'accrocha en sautant avec sa main droite au bordage du bâtiment; puis, à la force des poignets, il s'enleva comme un professeur de voltige et retomba sur le pont. C'était, comme on dit en style de coulisses, soigner son entrée. Aussi Agnolo, plus heureux sur ce point que beaucoup d'acteurs en réputation, eut-il le bonheur de ne pas manquer son effet.