Nous étions écrasés de fatigue, moins de la route parcourue que de la privation du sommeil, de sorte que nous ne nous occupâmes que de notre souper et de nos lits. Notre souper fut encore assez facile à organiser; quant à nos lits, ce fut autre chose: deux voyageurs qui étaient arrivés dans la journée et qui dans ce moment-là visitaient les ravages que le tremblement de terre avait faits à Triolo, avaient pris les deux seules paires de draps blancs qui se trouvassent dans l'hôtel, de sorte qu'il fallait nous contenter des autres. Nous nous informâmes alors sérieusement de l'époque fixe où cette disette de linge cesserait, et notre hôte nous assura que nous trouverions à Cosenza un excellent hôtel, où il y aurait probablement des draps blancs, si toutefois l'hôtel n'avait pas été renversé par les tremblements de terre. Nous demandâmes le nom de cette bienheureuse auberge, qui devenait pour nous ce que la terre promise était pour les Hébreux, et nous apprîmes qu'elle portait pour enseigne: Al Riposo d'Alarico, c'est-à-dire Au Repos d'Alaric. Cette enseigne était de bon augure: si un roi s'était reposé là, il est évident que nous, qui étions de simples particuliers, ne pouvions pas être plus difficiles qu'un roi. Nous prîmes donc patience en songeant que nous n'avions plus que deux nuits à souffrir, et qu'ensuite nous serions heureux comme des Visigoths.
Je tins donc mon hôte quitte de ses draps: et tandis que Jadin allait fumer sa pipe, je me jetai sur mon lit, enveloppé dans mon manteau.
J'étais dans cet état de demi-sommeil qui rend impassible, et pendant lequel on distingue à peine la réalité du songe, lorsque j'entendis dans la chambre voisine la voix de Jadin, dialoguant avec celle de nos deux compatriotes: au milieu de mille paroles confuses je distinguai le nom de Bellini. Cela me reporta à Palerme, où j'avais entendu sa Norma, son chef-d'œuvre peut-être; le trio du premier acte me revint dans l'esprit, je me sentis bercé par cette mélodie et je fis un pas de plus vers le sommeil. Puis il me sembla entendre: «Il est mort.—Bellini est mort?…—Oui.» Je répétai machinalement: Bellini est mort. Et je m'endormis.
Cinq minutes après, ma porte s'ouvrit et je me réveillai en sursaut: c'était Jadin qui rentrait.
—Pardieu, lui dis-je, vous avez bien fait de m'éveiller, je faisais un mauvais rêve.
—Lequel?
—Je rêvais que ce pauvre Bellini était mort.
—Rien de plus vrai que votre rêve, Bellini est mort.
Je me levai tout debout.
—Que dites-vous là? Voyons.