Le lendemain au matin, notre guide vint nous prévenir qu'une de ses mules ne pouvait plus se tenir sur ses jambes; elle avait été prise d'un refroidissement, et paraissait entièrement paralysée. On envoya chercher le médecin de Rogliano, qui, comme Figaro, était à la fois barbier, docteur et vétérinaire; il répondit de l'animal si on lui laissait pendant deux jours la faculté de le médicamenter. Nous décidâmes alors qu'on chargerait tout notre bagage sur la mule valide, et que nous irions à pied jusqu'à Cosenza, qui n'est éloignée de Rogliano que de quatre lieues.
Le première chose que je fis en sortant fut de m'assurer de quel côté venait le vent; heureusement il était est-sud-est, ce qui faisait que notre speronare devait s'en trouver à merveille. Or, l'arrivée de notre speronare devenait de plus en plus urgente: nous étions, Jadin et moi, à la fin de nos espèces, et nous avions calculé que, notre guide payé, il nous resterait une piastre et deux ou trois carlins.
* * * * *
A mesure que nous approchions, nous voyions des traces de plus en plus marquées du tremblement de terre: les maisons, éparses sur le bord de la route comme c'est la coutume aux environs des villes, étaient presque toutes abandonnées; les unes manquaient de toit, tandis que les autres étaient lézardées du haut en bas, et quelques-unes même renversées tout à fait. Au milieu de tout cela, nous rencontrions des Cosentins à cheval avec leur fusil et leur giberne, des paysans sur des voitures pleines de tonneaux rougis par le vin; puis, de lieue en lieue, de ces migrations de familles tout entières, avec leurs instruments de labourage, leur guitare et leur inséparable cochon. Enfin, en arrivant au haut d'une montagne, nous vîmes Cosenza, s'étendant au fond de la vallée que nous dominions, et, dans une prairie attenante à la ville, une espèce de camp, qui nous parut infiniment plus habité que la ville elle-même.
Après avoir traversé une espèce de faubourg, nous descendîmes par une grande rue assez régulière, mais qui ressemblait par sa solitude à une rue d'Herculanum ou de Pompéïa; plusieurs maisons étaient renversées tout à fait, d'autres lézardées depuis le toit jusqu'aux fondations, d'autres enfin avaient toutes leurs fenêtres brisées, et c'étaient les moins endommagées. Cette rue nous conduisit au bord du Busento, où, comme on se le rappelle, fut enterré le roi Alaric; le fleuve était complétement tari, et l'eau avait disparu sans doute dans quelque gouffre qui s'était ouvert entre sa source et la ville. Nous vîmes dans son lit desséché une foule de gens qui faisaient des fouilles sur l'autorité de Jornandès, qui raconte les riches funérailles de ce roi. A chaque fois que le même phénomène se renouvelle, on fait les mêmes fouilles, et cela sans que les savants Cosentins, dans leur admirable vénération pour l'antiquité, se laissent jamais abattre par les déceptions successives qu'ils ont éprouvées. La seule chose qu'aient jamais produite ces excavations est un petit cerf d'or, qui fut retrouvé à la fin du dernier siècle.
En face de nous et de l'autre côté du Busento était la fameuse auberge du Repos d'Alaric, ouvrant majestueusement sa grande porte au voyageur fatigué. Nous avions trop long-temps soupiré après ce but pour ne pas essayer de l'atteindre le plus vite possible; en conséquence nous traversâmes le pont, et nous vînmes demander l'hospitalité à l'hôtel patronisé par le spoliateur du Panthéon et le destructeur de Rome.
CHAPITRE XV.
COSENZA.
Au premier abord, nous crûmes l'hôtel abandonné comme les maisons que nous avions rencontrées sur la route. Nous parcourûmes tout le rez-de-chaussée et tout le premier sans trouver ni maître ni domestiques à qui adresser la parole: la plupart des carreaux des fenêtres étaient cassés, et peu de meubles étaient à leur place. Nous comprîmes que ce désordre était le résultat de la catastrophe qui agitait en ce moment les Cosentins, et nous commençâmes à craindre de ne point avoir encore trouvé là l'Eldorado que nous nous étions promis.
Enfin, après être montés du rez-de-chaussée au premier et être redescendus du premier au rez-de-chaussée sans rencontrer une seule personne, nous crûmes entendre quelque bruit au-dessous de nous. Nous enfilâmes un escalier qui nous conduisit à une cave, et, après avoir descendu une douzaine de marches, nous nous trouvâmes dans une salle souterraine éclairée par cinq ou six lampes fumeuses et occupée par une vingtaine de personnes.