Au reste, l'église de Saint-Matthieu est plutôt un musée qu'une cathédrale. C'est là qu'on retrouve les colonnes et les bas-reliefs qui manquent aux temples de Pestum, et que Robert Guiscard arracha de sa main à l'antiquité pour en parer le moyen-âge; dépouilles de Jupiter, de Neptune et de Cérès, dont le vainqueur normand fit un trophée à l'historien et à l'apôtre du Christ.
Outre son dôme et son collège, Salerne possède six autres églises, une maison des orphelins, un théâtre et deux foires; ce qui, en mars et en septembre, rend pendant quelques jours à la Salerne moderne l'existence galvanique de la Salerne d'autrefois.
Nous n'avions pas le temps d'aller jusqu'au monastère de la Trinité; mais nous voulions visiter au moins la petite église qui se trouve sur la route, et à laquelle se rattache une de ces poétiques traditions comme les souverains normands en écrivaient avec la pointe de leur épée. Un jour que Roger, premier fils de Tancrède et père de Roger II, qui fut roi de Sicile, montait au monastère de la Trinité avec le pape Grégoire VII, le pape, fatigué de la route, descendit de la mule qu'il montait et s'assit sur un rocher. Alors Roger descendit à son tour de son cheval, et, tirant son épée, il traça une ligne circulaire autour de la pierre où se reposait le souverain pontife; puis, cette ligne tracée, il dit:—Ici il y aura une église. L'église s'éleva à la parole du grand comte, comme on l'appelait; et aujourd'hui, au-devant de l'autel du milieu du chœur, on voit encore sortir la pointe du rocher où s'assit Grégoire-le-Grand.
Voilà ce que faisait Roger le grand comte pour un pape exilé et fugitif: c'était alors l'ère puissante de l'Église. Cent ans plus tard, Colonna souffletait Boniface VIII sur le trône pontifical.
En descendant de l'église nous retrouvâmes heureusement notre speronare dans le port de Salerne. Nous nous étions informés des moyens de nous rendre à Amalfi, et nous avions appris qu'une voiture, fût-ce même un calessino, ne pouvait nous conduire que jusquà la Cara, et qu'arrivés là il nous faudrait faire cinq à six milles à pied pour atteindre Amalfi, qui, communiquant habituellement par mer avec Salerne sa voisine de gauche, et Sorrente sa voisine de droite, a jugé de toute inutilité de s'occuper de la confection d'un chemin carrossal pour se rendre à l'une et à l'autre de ces deux villes; nous remontâmes donc à bord, et à la nuit tombante nous sortîmes du port de Salerne pour nous réveiller dans celui d'Amalfi.
Amalfi, avec ses deux ou trois cents maisons éparses sur la rive, ses roches qui la dominent, et son château en ruines qui domine ses roches, est d'un charmant aspect pour le voyageur qui y arrive par mer; elle se dessine alors en amphithéâtre et présente d'un seul coup d'œil toutes ses beautés qui lui ont mérité d'être citée par Boccace comme une des plus délicieuses villes de l'Italie: c'est que du temps de Boccace Amalfi était presqu'une reine, tandis qu'aujourd'hui Amalfi est à peine une esclave. Il est vrai qu'elle a toujours ses bosquets de myrtes et ses massifs d'orangers; il est vrai qu'après chaque pluie d'été elle retrouve ses belles cascades, mais ce sont là les dons de Dieu que les hommes n'ont pu lui ôter: tout le reste, grandeur, puissance, commerce, liberté, tout ce reste, elle l'a perdu, et il ne lui reste que le souvenir de ce qu'elle a été, c'est-à-dire ce que le ver du cercueil serait au cadavre, si le cadavre pouvait sentir que le ver le ronge.
En effet, peu de villes ont un passé comme celui d'Amalfi.
En 1135 on y trouve les Pandectes de Justinien.
En 1302 Flavio Gioja y invente la boussole.
Enfin, en 1622, Masaniello y voit le jour.