Arrivé là, il plaça quelques-uns de ses matelots de distance en distance, de manière à ce qu'entre deux marins il y eût dix ou douze Namaquois; puis il fit coucher tout le monde et attendit l'événement.

L'événement ne se fit pas attendre: au point du jour, de grands cris annoncèrent au capitaine Pamphile et à sa troupe que les deux armées en venaient aux mains. Bientôt une fusillade activement nourrie se mêla à ces clameurs; aux même instant, toute l'armée ennemie fit volte-face dans le plus grand désordre, et essaya de regagner la forêt. C'était ce qu'attendait le capitaine Pamphile, qui n'eut qu'à se montrer, lui et ses hommes, pour compléter la défaite.

Les malheureux Cafres, cernés en tête et en queue, enfermés, d'un côté, par la rivière, et, de l'autre, par la forêt, n'essayèrent même plus de fuir: ils tombèrent à genoux, croyant que leur dernière heure était arrivée, et, en effet, pas un seul n'en eût probablement réchappé, à la manière dont y allaient les Petits-Namaquois, si le capitaine Pamphile n'avait rappelé à Outavari que ce n'étaient point là leurs conventions. Le chef interposa son autorité, et, au lieu de frapper de la massue et du couteau, les vainqueurs se contentèrent de lier les mains et les pieds aux vaincus; puis, cette opération terminée, on ramassa, non pas les morts, mais les vivants. On donna du jeu à la corde qui leur entravait les jambes, et on les fit, de gré ou de force, marcher vers la capitale des Petits-Namaquois. Quant à ceux qui s'étaient échappés, on ne s'en inquiéta pas davantage, leur nombre étant trop faible pour causer désormais la moindre inquiétude.

Comme cette grande et dernière victoire était due à l'intervention du capitaine Pamphile, il eut tous les honneurs du triomphe. Les femmes vinrent au-devant de lui avec des guirlandes. Les jeunes filles effeuillèrent des roses sous ses pas. Les vieillards lui décernèrent le titre de Lion blanc, et tous ensemble lui donnèrent un grand repas; puis, ces réjouissances terminées, le capitaine, après avoir remercié les Petits-Namaquois de leur hospitalité, déclara que le temps qu'il pouvait accorder aux plaisirs était écoulé, et qu'il fallait maintenant revenir aux affaires; en conséquence, il pria Outavari de lui faire délivrer ses prisonniers. Celui-ci reconnut la justesse de cette prétention, et le conduisit dans le grand hangar où on les avait entassés, le jour même de leur arrivée, et où on les avait oubliés depuis ce moment: or, trois jours s'étaient écoulés; les uns étaient morts de leurs blessures, les autres de faim, quelques-uns de chaud; si bien qu'il était temps, comme on le voit, que le capitaine Pamphile pensât à sa marchandise, car elle commençait à s'avarier.

Le capitaine Pamphile parcourut les rangs des prisonniers, accompagné du docteur, touchant lui-même les malades, examinant les blessures, assistant au pansement, séparant les mauvais des bons, comme fera l'ange au jour du jugement dernier; puis, cette visite faite, il passa au recensement: il restait deux cent trente nègres en excellent état.

Et ceux-là, on pouvait le dire, c'étaient des hommes éprouvés: ils avaient résisté au combat, à la marche et à la faim. On pouvait les vendre et les acheter de confiance, il n'y avait plus de déchet à craindre: aussi le capitaine fut si content de son marché, qu'il fit cadeau à Outavari d'une pipe d'eau-de-vie et de douze aunes de tabac en carotte. En échange de cette civilité, le chef des Petits-Namaquois lui prêta huit grandes barques pour conduire tous ses prisonniers; et, montant lui-même avec sa famille et les plus grands de son royaume dans la chaloupe du capitaine, il voulut l'accompagner jusqu'à son bâtiment.

Le capitaine fut reçu par les matelots restés à bord avec une joie qui donna au chef des Petits-Namaquois une haute idée de l'amour qu'inspirait le digne marin à ses subordonnés; puis, comme le capitaine était, avant tout, un homme d'ordre, qu'aucune émotion ne pouvait distraire de ses devoirs, il laissa le docteur et Double-Bouche faire les honneurs de la Roxelane à ses hôtes, et descendit avec les charpentiers dans la cale.

C'est que là se présentait une grave difficulté qui ne demandait rien moins que l'intelligence du capitaine Pamphile pour être résolue. En partant du Havre, le capitaine avait compté sur un échange; or, les objets échangés prenaient tout naturellement la place les uns des autres. Mais voilà que, par un concours de circonstances inattendues, non seulement le capitaine Pamphile emportait, mais encore rapportait. Il s'agissait donc de trouver le moyen de loger en plus, dans un navire déjà passablement chargé, deux cent trente nègres.

Heureusement que c'était des hommes; si c'eût été des marchandises, la chose était physiquement impossible; mais c'est une si admirable machine que la machine humaine, elle est douée d'articulations si flexibles, elle se tient si facilement sur les pieds ou sur la tête, sur le côté droit ou sur le côté gauche, sur le ventre ou sur le dos, qu'il faudrait être bien maladroit pour n'en pas tirer parti; aussi le capitaine Pamphile eut bientôt trouvé moyen de tout concilier: il fit transporter ses onze pipes d'eau-de-vie dans la fosse aux lions et dans la soute aux voiles; car il tenait à ne pas mêler ses marchandises, prétendant avec raison, ou que les nègres feraient tort à l'eau-de-vie, ou que l'eau-de-vie ferait tort aux nègres; puis il mesura la longueur de la cale. Elle avait quatre-vingts pieds: c'était plus qu'il n'en fallait. Tout homme doit se trouver satisfait lorsqu'il occupe un pied de surface sur le globe, et, au compte du capitaine Pamphile, chacun aurait encore une ligne et demie de jeu. Comme on le voit, c'était du luxe, et le capitaine aurait pu embarquer dix hommes de plus.

Or, le maître charpentier, d'après les ordres du capitaine, procéda de la manière suivante.