Notre chasseur se précipita sur le malheureux chien avec les imprécations les plus terribles, le saisit à la gorge et la lui serra avec tant de force, qu'il le força d'ouvrir la gueule, quelque envie qu'il eût de n'en rien faire. Le chasseur y plongea frénétiquement la main jusqu'au gosier, et en tira trois plumes de la queue de l'alouette. Quant au corps, il n'y fallait plus penser.

Le propriétaire de l'alouette chercha dans sa poche un couteau pour éventrer Love, et rentrer par ce moyen en possession de son gibier; mais, malheureusement pour lui, et heureusement pour Love, il avait prêté le sien, la veille au soir, à sa femme pour tailler d'avance les brochettes qui devaient enfiler ses perdrix, et sa femme avait oublié de le lui rendre. Forcé, en conséquence, de recourir à des moyens de punition moins violents, il donna à Love un coup de pied à enfoncer une porte cochère, mit soigneusement dans sa carnassière les trois plumes qu'il avait sauvées, et cria de toutes ses forces à Alexandre:

—Vous pouvez être tranquille, mon cher ami, jamais je ne chasserai avec vous, à l'avenir. Votre gredin de Love vient de me dévorer une caille superbe! Ah! reviens-y, drôle!...

Love n'avait garde d'y revenir. Il se sauvait, au contraire, tant qu'il avait de jambes, du côté de son maître; ce qui prouvait qu'à tout prendre, il aimait encore mieux les coups d'échalas que les coups de pied.

Cependant l'alouette avait mis Love en appétit, et, comme il voyait de temps en temps se lever devant lui des individus qui paraissaient appartenir à la même espèce, il se prit à courir en tous sens dans l'espoir, sans doute, qu'il finirait par rencontrer une seconde aubaine pareille à la première.

Alexandre le suivait à grand-peine et se damnait en le suivant: c'est que Love quêtait d'une manière toute contraire à celle adoptée par les autres chiens, c'est-à-dire le nez en l'air et la queue en bas. Cela dénotait qu'il avait une vue meilleure que l'odorat; mais ce déplacement de facultés physiques était intolérable pour son maître, à cent pas duquel il courait toujours, faisant lever le gibier à deux portées de fusil de distance et le chassant à voix jusqu'à la remise.

Ce manège dura toute la journée.

Vers les cinq heures du soir, Alexandre avait fait à peu près quinze lieues, et Love plus de cinquante: l'un était exténué de crier et l'autre d'aboyer; quant au chasseur, il avait accompli sa mission et s'était séparé de tous deux pour aller tirer des bécassines dans les marais de Pantin.

Tout à coup Love tomba en arrêt.

Mais un arrêt si ferme, si dur, qu'on aurait dit que, comme le chien de Céphale, il était changé en pierre. À cette vue, si nouvelle pour lui, Alexandre oublia sa fatigue, courut comme un dératé, tremblant toujours que Love ne forçât son arrêt avant qu'il fût arrivé à portée. Mais il n'y avait pas de danger: Love avait les quatre pattes rivées en terre.