Pendant ce temps, le Serpent-Noir avait gagné la terre et s'était acheminé vers une habitation assez considérable que l'on voyait de loin s'élever blanchissante au bord de la mer; puis bientôt il en était sorti accompagné d'un homme vêtu à l'européenne, et l'on avait pu juger à ses gestes que l'enfant du désert montrait à l'homme de la civilisation la capture qu'il avait faite en pleine mer et amenée pendant la nuit à la vue des côtes.
Au bout d'un instant, l'habitant du cap Breton monta à son tour dans une barque avec deux esclaves, rama vers la baleine, en fit le tour afin de la reconnaître, mais sans cependant y aborder; puis, après avoir probablement reconnu que le Huron lui avait dit la vérité, il reprit le chemin du cap, où le chef l'avait attendu assis et immobile.
Un instant après, les esclaves de l'homme blanc portèrent différents objets que le capitaine Pamphile ne put distinguer, à cause de la distance, dans la pirogue de l'homme rouge, le chef huron reprit ses pagaies et se mit à ramer de nouveau vers l'île provisoire où l'attendaient son équipage et le capitaine Pamphile.
Il y aborda au moment où le castor et les wipp-poor-will étaient cuits à point, mangea la queue du castor et les ailes des wipp-poor-will, et, selon les conventions arrêtées, donna le reste de son repas à ses serviteurs au nombre desquels il parut enchanté de retrouver le capitaine Pamphile.
Alors les Hurons apportèrent le butin fait sur leur prisonnier, afin qu'il choisît comme chef, parmi les dépouilles opimes, celles qui lui plairaient le mieux.
Le Serpent-Noir examina avec assez de dédain la cravate, la chemise et le pantalon du capitaine; en revanche, il donna une attention toute particulière à la montre, dont il est évident qu'il ne connaissait pas l'usage; cependant, après l'avoir tournée et retournée en tous sens, suspendue par la petite chaîne, balancée par la grande, convaincu qu'il avait affaire à un être animé, il la porta à son oreille, écouta avec attention le mouvement, la tourna et la retourna encore pour tâcher d'en découvrir le mécanisme, mit une main sur son cœur, tandis que, de l'autre, il reportait une seconde fois le chronomètre à son oreille; et, convaincu que c'était un animal, puisqu'il avait un pouls qui battait à l'instar du sien, il la coucha avec le plus grand soin auprès d'une petite tortue large comme une pièce de cinq francs et grosse comme la moitié d'une noix, qu'il conservait précieusement dans une boîte qu'à la richesse de son incrustation en coquillages, on devinait facilement avoir fait partie de son trésor particulier; puis, comme satisfait de la part qu'il s'était appropriée, il poussa du pied la cravate, la chemise et le pantalon, les laissant généreusement à la disposition de son équipage.
Le déjeuner terminé, le Serpent-Noir, les Hurons et le prisonnier passèrent de la baleine sur la pirogue. Le capitaine Pamphile vit alors que les objets apportés par les Hurons étaient deux carabines anglaises, quatre bouteilles d'eau-de-vie et un baril de poudre: le Serpent-Noir, jugeant au-dessous de sa dignité d'exploiter lui-même la baleine qu'il avait tuée, l'avait troquée avec un colon contre de l'alcool, des munitions et des armes.
En ce moment, l'habitant du cap Breton reparut sur le rivage, accompagné de cinq ou six esclaves, descendit dans un canot plus grand que celui qu'il avait choisi pour sa première course, et se mit de nouveau en mer. Au moment où il quittait le rivage, le Serpent-Noir, de son côté, donna l'ordre de quitter la baleine, afin de n'inspirer aucune crainte à son nouveau propriétaire. Alors commença l'apprentissage du capitaine Pamphile. Un Huron, croyant l'embarrasser, lui mit une pagaie entre les mains; mais, comme il avait passé par tous les grades, depuis celui de mousse jusqu'à celui de capitaine, il se servit de l'instrument avec tant de force, de précision et d'adresse, que le Serpent-Noir, pour lui témoigner toute sa satisfaction, lui donna son coude à baiser.
Le même soir, le chef huron et son équipage s'arrêtèrent sur un grand rocher qui s'étend à quelque distance d'un plus petit, au milieu du golfe Saint-Laurent. Les uns s'occupèrent aussitôt à dresser la tente d'écorce de bouleau que les sauvages de l'Amérique septentrionale portent presque constamment avec eux lorsqu'ils vont en voyage ou en chasse; les autres se répandirent autour du roc et se mirent à chercher, dans les anfractuosités, des huîtres, des moules, des oursins et autres fruits de mer, dont ils apportèrent une telle quantité, que, le Grand-Serpent rassasié, il en resta encore pour tout le monde.
Le souper fini, le Grand-Serpent se fit apporter la boîte où il avait renfermé la montre, afin de voir s'il ne lui était arrivé aucun accident. Il la prit, comme le matin, avec la plus grande délicatesse; mais à peine l'eût-il entre les mains, qu'il s'aperçut que son cœur avait cessé de battre; il la porta à son oreille, et n'entendit aucun mouvement; alors il essaya de la réchauffer avec son souffle; mais, voyant que toute tentative était inutile: