Le soir, lorsque le docteur revint, il trouva que la maladie, loin de céder au traitement, avait fait de nouveaux progrès; il y avait augmentation de soif, inappétence complète, ballonnement du ventre et rougeur de la langue; le pouls était petit, serré, concentré et fréquent, et les yeux enfoncés dans leur orbite dénotaient la souffrance que le pauvre Jacques éprouvait.
Thierry pratiqua une seconde saignée de deux autres palettes, à laquelle Jacques se prêta avec résignation; car le matin, après pareille opération, il s'était senti momentanément soulagé. Le docteur ordonna de continuer les boissons délayantes pendant toute la nuit; on envoya chercher une garde pour les lui administrer d'heure en heure; bientôt vint une petite vieille qui avait l'air de la femelle de Jacques, et qui demanda, en voyant le malade, une augmentation au salaire qu'on lui donnait ordinairement, sous le vain prétexte qu'elle était habituée à soigner les hommes et non pas les singes, et que, comme elle dérogeait, il fallait l'indemniser de sa complaisance: cela s'arrangea comme avec tout ce qui déroge, en payant le double.
La nuit fut mauvaise: Jacques empêcha la vieille de dormir, et la vieille battit Jacques; le bruit de la lutte parvint jusqu'à Alexandre, qui se leva et entra dans la chambre du malade. Jacques, exaspéré de la conduite déloyale de la vieille à son égard, avait rappelé toutes ses forces, et, au moment où elle se baissait vers lui pour le frapper, il lui avait arraché son bonnet et le mettait en morceaux.
Alexandre arrivait à temps pour mettre le holà; la vieille exposa ses raisons, Jacques mima les siennes; Alexandre comprit que les torts étaient du côté de la vieille; elle voulut se défendre, mais la bouteille presque pleine, quoique la nuit fût aux deux tiers écoulée, emporta sa condamnation.
La vieille fut payée et renvoyée malgré l'heure indue, et Alexandre, à la grande joie de Jacques, continua auprès du lit la veille commencée par la sorcière infâme qu'il venait de renvoyer. Alors à l'énergie qu'avait un instant déployée le malade, succéda une prostration complète. Jacques retomba comme expirant. Alexandre crut que le moment fatal était arrivé; mais, en se penchant vers Jacques, il vit que c'était de l'accablement et non de l'agonie.
Vers les neuf heures du matin, Jacques tressaillit et se souleva sur sa couche, donnant quelques signes de joie; aussitôt on entendit des pas, et la sonnette fut agitée; à l'instant, Jacques tenta de se lever, mais il retomba sans force; aussitôt la porte s'ouvrit et Fau parut. Il avait été prévenu à l'instant même par le docteur Thierry de la maladie de Jacques, et il venait faire une visite à son élève.
Ce fut un moment d'émotion pour Jacques, pendant lequel il parut oublier ses douleurs; mais bientôt la force morale céda aux accidents physiques; des nausées affreuses se déclarèrent, qui furent, au bout d'une demi-heure, suivies de vomissements.
Le docteur arriva sur ces entrefaites: il trouva le malade couché sur le dos, ayant la langue blanchâtre, sèche et couverte d'un enduit muqueux. La respiration était fréquente et saccadée; la scène entre Jacques et la vieille avait fait faire des progrès effrayants à la maladie. Thierry écrivit aussitôt à un de ses confrères, le docteur Blasy, et fit porter la lettre par un rapin de Decamps. Une consultation était devenue nécessaire: Thierry ne répondait pas du malade.
Vers midi, le docteur Blasy arriva; Thierry l'introduisit près de Jacques, lui détailla les accidents, et lui exposa ses ordonnances. Le docteur Blasy reconnut la sagesse et l'aptitude du traitement; puis, ayant examiné à son tour le malheureux Jacques, son avis, comme celui de Thierry, fut qu'il était atteint d'une paralysie d'intestins occasionnée par la quantité de blanc de plomb et de bleu de Prusse que Jacques avait dévorée.
Le malade était si faible, que l'on n'osa point pratiquer une nouvelle saignée, et que les hommes de la science s'en remirent aux ressources de la nature. La journée se passa ainsi, accidentée à tout moment par des crises; le soir, Thierry revint et n'eut besoin que de jeter un seul coup d'œil sur Jacques pour s'apercevoir que la maladie avait fait encore de nouveaux progrès. Il secoua tristement la tête, ne prescrivit rien de nouveau, et dit que, si le malade manifestait quelque caprice, on pouvait lui donner tout ce qu'il demanderait: même chose arrive pour les condamnés, la veille du jour où on les mène à la guillotine. Cette déclaration de Thierry jeta tout le monde dans la consternation.