Jacques Ier était mort.

Il y eut parmi les assistants un instant de stupeur profonde que parut d'abord partager Jacques II. Les yeux fixes, il regardait son ami qui venait de trépasser, immobile comme le cadavre lui-même; puis, lorsque, après cinq minutes d'examen, il se fut bien assuré qu'il ne restait plus l'ombre d'existence dans le corps qu'il avait sous les yeux, il porta les deux mains à la bouche du mort, la lui ouvrit en tirant les mâchoires en sens inverse, introduisit sa main dans les bajoues, en tira les amandes des pralines et les fourra immédiatement dans les siennes; ce que l'on avait pris pour le dévouement d'un ami n'était rien autre chose que la cupidité d'un héritier!...

Fau arracha le cadavre de Jacques Ier des bras de son indigne exécuteur testamentaire, et le remit à Thierry et à Jadin, qui le réclamaient, le premier au nom de la science, le second au nom de l'art: Thierry voulait ouvrir le corps pour voir de quelle maladie il était mort; Jadin voulait mouler la tête afin de conserver son masque et d'enrichir la collection des masques célèbres: la priorité fut accordée à Jadin, afin qu'il accomplit son opération avant que la mort eût altéré les traits du visage, puis il fut convenu qu'il remettrait le cadavre à Thierry, qui procéderait à l'autopsie.

Comme l'opération du moulage donnait une bonne heure à Thierry, il en profita pour aller chercher Blasy, avec lequel il devait se rendre chez Fontaine, où le corps allait être transporté, et serait remis à la disposition des deux docteurs.

Ces dispositions prises, Jadin, Fau, Alexandre et Eugène Decamps montèrent aussitôt en fiacre pour se rendre chez Fontaine, emportant Jacques Ier avec eux et laissant Jacques II et Gazelle maîtres absolus de la maison.

L'opération, faite avec le plus grand soin, réussit à merveille, et l'empreinte fut prise avec une justesse qui donna au moins la consolation aux amis de Jacques de garder sa ressemblance.

Ils venaient de remplir cette triste et dernière fonction lorsque les deux docteurs entrèrent: l'art avait fait son œuvre, la science demandait à commencer la sienne. Jadin seul eut le courage de rester à cette seconde opération; Fau, Alexandre et Eugène Decamps se retirèrent, ne pouvant prendre sur eux d'assister à ce triste spectacle.

Autopsie faite, on trouva le péritoine fortement enflammé, présentant çà et là de légères taches blanches, puis épanchement d'un liquide séroso-sanguinolent; tout cela était l'effet et non la cause. Les deux docteurs poursuivirent donc leur investigation; enfin, vers le milieu à peu près de l'intestin grêle, ils découvrirent une légère ulcération livrant passage à la pointe d'une épingle, dont la tête était restée cachée dans l'intestin; ils se rappelèrent alors la fatale circonstance du papillon, et tout leur fut expliqué. La mort était donc inévitable, et les deux docteurs eurent la consolation de voir que, bien qu'ils eussent commis une légère erreur sur la cause de la maladie, celle de Jacques était mortelle, et que toutes les ressources de l'art ne pouvaient le sauver de l'accident causé par la gourmandise.

Quant à Fau, à Alexandre et à Eugène Decamps, ils remontaient fort tristes l'escalier du n° 109, lorsque, arrivés au second étage, ils commencèrent à sentir une odeur de friture singulière; à mesure qu'ils montaient, l'odeur devenait plus forte, et, parvenus au palier de leur appartement, ils s'aperçurent que cette exhalaison venait de chez eux: ils ouvrirent la porte avec empressement, car, n'ayant pas laissé la cuisinière au logis, ils ne pouvaient se rendre compte de ces préparatifs culinaires; l'odeur venait de l'atelier.

Ils y entrèrent vivement; on entendait frire quelque chose dans le poêle et une grande fumée en sortait. Alexandre en ouvrit vivement la porte et trouva sur la tôle rougie Gazelle retournée sur le dos, et cuisant à l'étouffée dans sa carapace.