C'était le moment que chacun attendait pour séduire le capitaine Pamphile; on n'ignorait pas l'influence qu'un membre si distingué, et qui avait fait preuve, pendant le dîner, d'une si vaste érudition, devait avoir sur les décisions de ses collègues; d'ailleurs, il avait adroitement insinué qu'il serait probablement nommé rapporteur de la commission, et, à ce titre, sa voix était d'un grand poids; aussi, son voisin de droite, au lieu de le laisser continuer sa route vers la porte du salon, l'attira-t-il dans le premier angle de la salle à manger, et, là, il lui demanda comment il avait trouvé le raisin sec. Le capitaine, qui n'avait rien contre cet estimable fruit, en fit le plus grand éloge; en raison de quoi, le voisin de droite lui prit la main, la lui serra en signe d'intelligence et lui demanda son adresse. Le digne savant répondit que son domicile scientifique était à l'Institut, mais que sa résidence réelle était au Havre, où il l'avait transportée pour être plus à même de faire des observations sur le départ et le retour des marées, et qu'on pouvait lui faire en ce port tous les envois possibles, à l'adresse du capitaine Pamphile, son frère, commandant le brick de commerce la Roxelane.
Même chose arriva pour le voisin de gauche, qui guettait le moment où le rapporteur de la commission serait libre; celui-là était un confiseur fort estimable, lequel s'informa avec le même intérêt qu'avait fait son voisin l'épicier, du goût qu'avait le capitaine Pamphile pour les sucreries et les confitures. Le capitaine répondit qu'il était généralement reconnu que l'Académie était un corps très friand, et qu'en preuve de ce qu'il avançait, il voulait bien lui avouer que cette honorable assemblée, qui se rassemblait tous les jeudis sous le prétexte ostensible de discuter des questions de science ou de littérature n'avait d'autre but dans ces réunions à huis clos que de s'assurer, en mangeant de la conserve de rose et en buvant du sirop de groseille, des progrès que faisait l'art des Millelot et des Tanrade, que, depuis quelque temps, au reste, elle s'était aperçue de l'abus de la centralisation, sous le rapport de la confiserie, et que les pâtes d'Auvergne et le nougat de Marseille avaient été reconnus dignes des encouragements académiques; quant à lui, il était heureux d'avoir appris par expérience que les confitures d'Orléans, dont il n'avait jamais entendu parler jusqu'à ce jour, ne le cédaient en rien à celles de Bar et de Châlons: c'était une découverte dont il ne manquerait pas de faire part à l'Académie dans une de ses plus prochaines séances. Le voisin de gauche serra la main du capitaine Pamphile et lui demanda son adresse, et le capitaine Pamphile, lui ayant fait la même réponse qu'au voisin de droite, se trouva libre enfin d'entrer dans le salon, où le préfet l'attendait pour prendre le café.
Quoique le capitaine fût un digne appréciateur de la fève d'Arabie, et que celle dont il savourait la flamme liquide lui parût venir directement de Moka, il réserva tous ses éloges pour le petit verre d'eau-de-vie qui l'accompagnait et qu'il compara au meilleur cognac qu'il eût jamais dégusté. À cet éloge, le descendant de Bertrand de Pelonge s'inclina: c'était le fournisseur ordinaire de la préfecture, et la flèche de la flatterie, décochée par le capitaine Pamphile, était allée frapper en plein but.
Il s'ensuivit une longue conférence, entre le citoyen Ignace Nicolas Pelonge et le capitaine Amable Désiré Pamphile, dans laquelle le liquoriste montra une grande habitude pratique et l'académicien une profonde connaissance de la théorie. Le résultat de cette conversation, dans laquelle la question des liquides avait été profondément débattue, fut que le capitaine Pamphile apprit ce qu'il voulait savoir, c'est-à-dire que le citoyen Ignace Nicolas Pelonge était sur le point d'envoyer cinquante pipes de cette même eau-de-vie, contenant cinq cents bouteilles, à la maison Jackson et Williams, de New-York, avec laquelle il était en relation d'affaires, et que cet envoi, actuellement en charge sur le quai de l'Horloge, devait descendre la Loire jusqu'à Nantes, où il serait placé à bord du trois-mâts le Zéphir, capitaine Malvilain, en partance pour l'Amérique du Nord: le tout dans le délai de quinze à vingt jours.
Il n'y avait pas une minute à perdre, si le capitaine Pamphile voulait arriver en temps opportun. Aussi prit-il, le même soir, congé des autorités d'Orléans, sous le prétexte que la lucidité des éclaircissements qu'il avait acquis rendait inutile un plus long séjour dans la capitale du département du Loiret: il serra donc encore une fois la main à l'épicier et au confiseur, embrassa le liquoriste, et quitta la même nuit Orléans, laissant les esprits les plus prévenus contre l'Académie entièrement revenus sur le compte de cet estimable corps.
[Chapitre XVII]
Comment le capitaine Pamphile, ayant abordé sur la côte d'Afrique, au lieu d'un chargement d'ivoire qu'il venait y chercher, fut forcé de prendre une partie de bois d'ébène.
Le lendemain de son arrivée au Havre, le capitaine Pamphile reçut un demi-quintal de raisins secs et six douzaines de pots de confiture, qu'il ordonna à Double-Bouche de faire amarrer dans son office particulier; puis il s'occupa des préparatifs d'appareillage qui ne furent pas longs, attendu que le digne marin naviguait presque toujours sur son lest, et, comme on l'a déjà vu, ne faisait ordinairement ses chargements qu'en pleine mer; si bien qu'au bout de huit jours il doublait la pointe de Cherbourg, et qu'au bout de quinze, il croisait entre le 47eet le 48edegré latitude, juste en travers de la route que devait suivre le trois-mâts le Zéphir pour se rendre de Nantes à New-York. Il résulta de cette savante manœuvre qu'un beau matin que le capitaine Pamphile, moitié assoupi, moitié éveillé, rêvait paresseusement dans son hamac, il fut tiré tout à coup de ce demi-sommeil par le cri du matelot en vigie qui signalait une voile.
Le capitaine Pamphile descendit de son hamac, sauta sur une longue-vue, et, sans prendre le temps de passer sa culotte, monta sur le pont de son bâtiment. Cette apparition tant soit peu mythologique aurait pu paraître inconvenante, peut-être, à bord d'un navire plus régulier que ne l'était la Roxelane; mais il faut avouer, à la honte de l'équipage, que pas un de ses membres ne fit la moindre attention à cette notable infraction aux règles de la pudeur, tant ils étaient habitués aux bizarreries du capitaine; quant à celui-ci, il traversa tranquillement le pont, grimpa sur le bastingage, enjamba quelques enfléchures des haubans, et, avec le même flegme que s'il eût été couvert d'un vêtement plus régulier, il se mit à examiner le navire en vue.