C'était un jeune homme de vingt-deux à vingt-trois ans à peine, à la figure douce et pâle, à la mise simple, mais élégante, et que le capitaine ne connaissait pas à son bord; il était appuyé contre le mât d'artimon, les bras croisés sur la poitrine, regardant avec une indifférence mélancolique ce bâtiment anglais qui s'approchait à toutes voiles. Cette tranquillité, dans un tel moment, et chez un homme qui paraissait étranger au métier des armes, frappa le capitaine; il se rappela ce prisonnier annoncé par le comte d'Auray, et amené à son bord pendant la dernière nuit qu'il avait passée au mouillage de Port-Louis.

— Qui vous a permis de monter sur le pont, monsieur? lui dit-il en adoucissant autant que possible le son de sa voix, de sorte qu'il eût été difficile de juger si ces paroles étaient une question ou un reproche.

— Personne, monsieur, répondit le prisonnier d'une voix douce et triste; mais j'ai espéré qu'en pareille circonstance vous serez peut-être moins sévère observateur des ordres qui me font votre prisonnier.

— Avez-vous oublié qu'il vous est défendu de communiquer avec l'équipage?

— Je ne viens pas communiquer avec l'équipage, monsieur; je viens voir s'il n'y a pas quelque boulet qui veuille bien de moi.

— Vous pourrez avoir trouvé bientôt ce que vous cherchez, monsieur, si vous demeurez à cette place. Ainsi, croyez-moi, restez à fond de cale.

— Est-ce un avis ou un ordre, capitaine?

— Je vous laisse libre de le prendre comme vous voudrez.

— En ce cas, répondit le jeune homme, je vous remercie; je reste.

En ce moment, une nouvelle détonation se fit entendre; mais cette fois les deux navires s'étaient tellement rapprochés, qu'ils étaient à trois quarts de portée à peine, et que l'ouragan de fer tout entier traversa la voilure de l'Indienne. Deux éclats de bois peu importants tombèrent de la mâture, et l'on entendit les plaintes et les cris étouffés de quelques hommes. Le capitaine avait en ce moment les yeux fixés sur son prisonnier; un boulet passa à deux pieds au-dessus de sa tête, échancrant le mât d'artimon, auquel il était adossé: mais, malgré cet avertissement de la mort, il resta dans la même attitude calme et tranquille, comme s'il n'eût pas senti passer sur son front l'aile de l'ange exterminateur. Le capitaine se connaissait en courage; cet essai lui suffit pour juger l'homme qu'il avait devant les yeux.