— Voyez cette mer; elle est calme et paisible, et cependant demain, cette nuit, dans une heure peut-être, le souffle de l'ouragan nous apportera les cris de détresse des malheureux qu'elle engloutira.
Quoique je sois éloignée du monde, d'étranges bruits arrivent parfois à mon oreille, portés comme par des esprits invisibles et prophétiques.
N'existe-t-il pas une secte philosophique qui a entraîné dans ses erreurs quelques hommes de nom? Ne parle-t-on pas d'un monde entier qui se détache de la mère patrie, et dont les enfants refusent de reconnaître leur père? N'est-il pas un peuple qui s'intitule nation?
N'ai-je pas entendu dire que des gens de race avaient traversé l'Océan pour offrir à des révoltés des épées que leurs ancêtres avaient l'habitude de ne tirer qu'à la voix de leurs souverains légitimes; et ne m'a-t-on pas dit encore, ou bien n'est-ce qu'un rêve de ma solitude, que le roi Louis XVI et la reine Marie- Antoinette elle-même, oubliant que les souverains sont une famille de frères, avaient autorisé ces migrations armées et donné des lettres de marque à je ne sais quel pirate?
— Tout cela est vrai, dit Emmanuel étonné.
— Dieu veille donc sur Leurs Majestés le roi et la reine de France! reprit la marquise en se retirant lentement et en laissant Emmanuel si stupéfait de ces prévisions douloureuses, qu'il la vit sortir de l'appartement sans lui adresser une parole pour qu'elle demeurât, ni sans faire un geste pour la retenir.
Emmanuel resta d'abord sérieux et pensif, couvert qu'il était, pour ainsi dire, de l'ombre projetée sur lui par le deuil de sa mère; mais bientôt son caractère insoucieux reprit le dessus, et, comme pour changer d'idées en changeant d'horizon, il quitta la fenêtre qui donnait sur la mer et alla s'appuyer à celle qui s'ouvrait sur la campagne, et de laquelle on découvrait toute la plaine qui s'étend d'Auray à Vannes. À peine y était-il depuis quelques minutes qu'il aperçut deux cavaliers qui suivaient la même route qu'il venait de faire, et paraissaient s'acheminer vers le château. Il ne put d'abord arrêter aucune opinion sur eux à cause de la distance. Mais, à mesure qu'ils approchaient, il distingua un maître et son domestique. Le premier, vêtu à la manière des jeunes élégants de cette époque, c'est-à-dire d'une petite redingote verte à brandebourgs d'or, d'une culotte de tricot blanc et de bottes à revers, coiffé d'un chapeau rond à large ganse, et portant ses cheveux noués par un flot de rubans, montait un cheval anglais de la plus grande beauté et du plus grand prix, qu'il manoeuvrait avec la grâce d'un homme qui a fait de l'équitation une étude approfondie. Il était suivi, à quelque distance, par son valet, dont la livrée aristocratique était en harmonie parfaite avec l'air de seigneurie de celui auquel il appartenait.
Emmanuel crut un instant, en les voyant se diriger si directement vers le château, que c'était le baron de Lectoure, qui, ayant avancé son voyage, venait le surprendre lui-même à son débotté; mais bientôt il reconnut son erreur, et, quoiqu'il lui semblât que ce n'était pas la première fois qu'il voyait ce cavalier, il lui fut impossible de se rappeler en quel lieu et en quelles circonstances il l'avait rencontré. Tandis qu'il cherchait dans sa mémoire à quel événement de sa vie se rattachait le souvenir vague de cet homme, les nouveaux arrivants disparurent derrière l'angle d'un mur.
Cinq minutes après, Emmanuel entendit les pas de leurs chevaux dans la cour, et presque aussitôt la porte s'ouvrit, et un domestique annonça:
Monsieur Paul!