Cette fois, je m'appelais Jones.
— C'est étrange! c'était bien le même regard, mais ce ne pouvait être le même homme.
— C'est que Dieu, répondit Paul, a voulu que le regard fût la seule chose qu'on ne pût déguiser: voilà pourquoi il a mis dans chaque regard une étincelle de sa flamme. Eh bien! cet aspirant, ce capitaine, cet Anglais, c'était moi.
— Et aujourd'hui, monsieur, qu'êtes-vous, s'il vous plaît? car avec un homme qui sait aussi parfaitement se déguiser, la question, vous en conviendrez, n'est pas tout à fait inutile.
— Aujourd'hui, monsieur le comte, vous le voyez, je n'ai aucun motif de me cacher: aussi je viens à vous avec le costume simple et négligé que portent les jeunes seigneurs lorsqu'ils se visitent entre eux, en voisin de campagne. Aujourd'hui je suis ce qu'il vous plaira de reconnaître en moi: Français, Anglais, Espagnol, Américain même.
Dans lequel de ces idiomes vous plaît-il que nous continuions l'entretien?
— Quoique quelques-unes de ces langues me soient aussi familières qu'à vous, monsieur, je préfère la langue française: c'est la langue des explications brèves et concises.
— Soit, monsieur le comte, répondit Paul avec une expression profonde de mélancolie; le français est aussi la langue que je préfère; j'ai vu le jour sur la terre de France, car le soleil de France est le premier qui ait réjoui mes yeux; et quoique bien souvent j'aie vu des terres plus fertiles et un soleil plus brillant, il n'y a jamais eu pour moi qu'une terre et qu'un soleil: c'est le soleil et la terre de France!
— Votre enthousiasme national, interrompit Emmanuel avec ironie, vous fait oublier, monsieur, le sujet auquel je dois l'honneur de votre visite.
— Vous avez raison, monsieur le comte, et j'y reviens. Il y a six mois donc que, vous promenant sur la grève de Port-Louis, vous vîtes dans le havre extérieur une frégate à la carène étroite, aux mâtereaux élancés, et vous vous dites: — Il faut que le capitaine de ce bâtiment ait des motifs à lui seul connus pour porter tant de toile et si peu de bois. De là naquit dans votre esprit l'idée que j'étais un flibustier, un pirate, un corsaire, que sais-je?