A sa manière de gratter à la porte, elle reconnut Mme de Fargis, et jetant loin d'elle le livre qui devait quelques années plus tard, avoir une si grande influence sur sa vie, elle cria d'une voix brève et joyeuse:

—Entrez!

Encouragée ainsi, Mme de Fargis n'entra point, mais fit irruption dans le cabinet et vint tomber aux genoux d'Anne d'Autriche, en saisissant ses deux belles mains qu'elle baisa avec une passion qui fit sourire la reine.

—Sais-tu, lui dit-elle, que je me figure parfois, ma belle Fargis, que tu es un amant déguisé en femme, et qu'un beau jour, quand tu te seras bien assurée de mon amitié, tu te révéleras tout à coup à moi.

—Eh bien, si cela était, ma belle Majesté, ma gracieuse souveraine, dit-elle en fixant ses yeux ardents sur Anne d'Autriche, en même temps que, les dents serrées et les lèvres entr'ouvertes, elle serrait ses mains avec un frissonnement nerveux, en seriez-vous bien désespérée?

—Oh! oui, bien désespérée, car je serais obligée de sonner et de te faire mettre à la porte, de sorte qu'à mon grand regret je ne te verrais plus, car, avec Chevreuse, tu es la seule qui me distraie.

—Mon Dieu, que la vertu est donc une chose farouche et hors de nature, puisqu'elle n'a pour résultat que d'éloigner les uns des autres les cœurs qui s'aiment, et que les âmes indulgentes, comme moi, me paraissent bien plus selon l'esprit de Dieu, que vos prudes hypocrites qui prennent à rebrousse poil le moindre compliment.

—Sais-tu qu'il y a huit jours que je ne t'ai vue, Fargis!

—Que cela? Bon Dieu, ma douce reine, il me semble à moi qu'il y a huit siècles.

—Et qu'as-tu fait pendant ces huit siècles?