—Tout, dit le cardinal, si vous vous en sentez la force.

—Ce qui rendait le roi triste, c'étaient non-seulement les pressentiments, mais les prédictions. Sans doute vous les connaissez, monseigneur?

—Je n'étais point à Paris à cette époque, et n'y vins que cinq ans après. Je ne sais donc rien, traitez-moi en conséquence.

—Eh bien, monseigneur, je vais vous raconter tout cela, car, en vérité, il me semble que votre présence me rend ma force et que la cause sur laquelle vous m'interrogez plaît au seigneur Dieu, qui a permis la mort du roi, mon maître, mais qui ne permet pas que cette mort reste impunie.

—Courage! mon ami, dit le cardinal, vous êtes dans la voie sainte.

—On avait, continua le blessé, faisant un effort visible pour rappeler des souvenirs que la perte du sang avait effacés de sa mémoire, on avait, en 1607, à la grande foire de Francfort, mis en vente plusieurs livres d'astrologie dans lesquels on disait que le roi de France périrait dans la cinquante-neuvième année de son âge, c'est-à-dire en 1610. La même année, un prieur de Montargis trouva sur l'autel, à plusieurs reprises, des avis que le roi serait assassiné.

Un jour, la reine-mère vint voir le duc à son hôtel; ils s'enfermèrent dans une chambre; mais, curieux comme un page, je me glissai dans un cabinet, et j'entendis la reine dire qu'un docteur en théologie, nommé Olivé, avait, dans un livre dédié à Philippe III, annoncé, pour l'an 1610, la mort du roi; le roi connaissait cette prédiction, qui ajoutait que le roi serait dans une voiture; car elle disait aussi qu'à l'entrée de l'ambassadeur espagnol, à Paris, la voiture du roi ayant penché, il s'était jeté si brusquement sur elle, qu'il lui avait enfoncé dans le front les pointes de diamant qu'elle portait dans ses cheveux.

—Ne fut-il pas aussi question, dans tout cela, demanda le cardinal, d'un nommé Lagarde?

—Oui, monseigneur, dit Latil, et vous me rappelez un détail que j'oubliais, un détail qui même troubla fort M. d'Epernon; ce Lagarde, en venant des guerres chez les Turcs, s'était arrêté à Naples et y avait vécu avec un nommé Hébert, qui avait été le secrétaire de Biron. Comme ce dernier n'était mort que depuis deux ans, tout conspirateur se rattachant à ce complot était encore exilé. Hébert, un jour, l'invita à dîner, et pendant qu'il dînait, il vit entrer un grand homme violet, lequel dit que les réfugiés pouvaient attendre bientôt, parce que, avant la fin de l'année 1610, il tuerait le roi. Lagarde avait demandé son nom, on lui avait répondu qu'il se nommait Ravaillac, et qu'il était à M. d'Epernon!

—Oui, dit le cardinal, je savais à peu près cela.