Il va sans dire que Henri IV, au risque de ce qui pourrait en arriver, refit la promesse de mariage déchirée par Sully.
Sully, que l'on appelait le restaurateur de la fortune publique, ne perdit pas, comme M. de Sancy, la sienne à cette restauration. Nous ne voulons pas dire qu'il fût voleur ou concussionnaire, mais il savait faire ses affaires, ne perdant jamais une occasion de gagner. Henri IV savait cela et souvent en plaisantait. En traversant la cour du Louvre, et en voulant saluer le roi, qui était au balcon, un jour Sully bronche.
—Ne vous étonnez point de ce faux pas, dit le roi, si le plus vigoureux de mes Suisses avait autant de pots de vin dans la tête que Sully en a dans son gousset, il ne se contenterait pas de broncher, il tomberait tout de son long.
Quoique surintendant des finances, Sully, aussi avare pour lui que pour la France, Sully n'avait pas encore de carrosse et trottait par Paris à cheval; et comme il montait assez mal à cheval, tout le monde, jusqu'aux enfants, se moquait de lui. Jamais il n'y eut surintendant plus rébarbatif; un Italien, venant pour la cinquième ou sixième fois à l'Arsenal, sans être parvenu à se faire payer ce qu'on lui devait, s'écria en voyant trois malfaiteurs pendus en Grève:
—O bienheureux pendus, qui n'avez plus rien à faire avec ce coquin de Sully!
Sully n'avait pas la même chance avec tout le monde, qu'avec ce digne Italien, qui se contentait d'envier le sort des pendus qui n'avaient plus affaire à lui; un nommé Pradel, ancien maître d'hôtel du vieux maréchal de Biron, ne pouvait avoir raison de Sully, qui non-seulement ne voulait point lui payer ses gages, mais un jour le voulut mettre dehors par les épaules. Comme ceci se passait dans la salle à manger de Sully, et que le couvert était mis, Pradel prit un couteau sur la table et poursuivit Sully jusque dans sa caisse, dont il referma à temps la porte sur l'irascible solliciteur; mais Pradel, son couteau à la main, alla trouver le roi, lui déclarant qu'il lui était parfaitement égal d'être pendu s'il ouvrait auparavant le ventre à M. Sully. Sully paya.
Il avait été le premier à planter des ormes sur les grandes routes; mais il était tellement détesté qu'on les coupait par plaisir, et comme de son nom on les appelait des Rosny, on disait en les abattant: «C'est un Rosny, faisons-en un Biron!»
A propos de Biron, Sully a raconté dans ses mémoires que le maréchal et les douze galants de la cour, ayant entrepris un ballet dont ils ne pouvaient venir à bout, le roi leur avait dit: «Vous ne vous en tirerez jamais, si Rosny ne vous aide.»
Et que s'étant mis au ballet, le ballet alla tout seul.
C'est que, chose dont il est assez difficile de se douter, quand on n'a vu Sully que dans les histoires, où il apparaît sans se dérider, avec l'austérité de sa figure huguenote, c'est que Sully était fou de la danse. Tous les soirs, jusqu'à la mort de Henri IV—à partir de cette mort, il ne dansa plus—tous les soirs, un valet de chambre du roi, nommé Laroche, lui jouait sur un luth les danses du temps, et dès les premières vibrations de la corde, Sully se mettait à danser tout seul, coiffé d'un bonnet extraordinaire, dont d'habitude il se couvrait la tête dans son cabinet. Il n'avait, il est vrai, que deux spectateurs, à moins que, pour rendre la fête plus complète, on n'allât chercher quelques femmes de «réputation mauvaise,» dit Tallemant des Réaux, qui est fort sévère pour Sully. Nous nous contenterons, nous, de dire douteuse. Les deux spectateurs qui, au besoin, comme on l'a vu, devenaient acteurs, étaient le président de Chivry et le seigneur de Chevigny.