—Bon, fit Sully avec amertume, qui se souvient des services rendus, dès lors que celui qui les rendait est devenu inutile? Vieil arbre mort n'est pas même bon à faire du feu, aussi ne lui fait-on pas même l'honneur de l'abattre.
—Souvent le bois mort brille la nuit, monsieur le duc, quand le bois vivant se perd dans l'obscurité; mais Dieu merci, j'accepte la comparaison; vous êtes toujours un chêne, et j'espère que dans vos rameaux chantent harmonieusement votre gloire, ces oiseaux qu'on appelle les souvenirs.
—On m'a dit que vous faisiez des vers, monsieur le cardinal, dit dédaigneusement Sully?
—Oui, dans mes moments perdus; mais pour moi, monsieur le duc, j'ai appris la poésie, non pas précisément pour être poëte moi-même, mais pour être bon juge en poésie et récompenser les poëtes.
—Dans mon temps, fit Sully, on ne s'occupait point de ces messieurs-là.
—Votre temps, messire, répondit Richelieu, était un glorieux temps; on y enregistrait des noms de batailles qui s'appelaient Coutras, Arques, Ivry, Fontaine-Française; on y reprenait les projets de François Ier et de Henri II contre la maison d'Autriche; et vous étiez un des soutiens de cette grande politique.
—Ce qui me brouilla avec la reine mère.
—On y établissait l'influence française en Italie, continua le cardinal, sans paraître faire attention à l'interruption, que cependant il enregistrait soigneusement dans sa mémoire. On y acquérait la Savoie, la Bresse, le Bugey et le Valromey; on y soutenait les Pays-Bas insurgés contre l'Espagne; on rapprochait en Allemagne les luthériens des catholiques; on y formait le projet, et vous étiez l'instigateur de ce projet, d'une espèce de république chrétienne, où tous les différends eussent été jugés par une diète souveraine, où toutes les religions eussent été mises sur le pied d'égalité, où l'on armait pour rendre aux héritiers de Juliers les domaines confisqués sur eux par l'empereur Mathias...
—Oui, et ce fut au milieu de ces beaux projets que le frappèrent les parricides.